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Société

La rue Sainte-Marthe, symbole de l’envolée des loyers parisiens

La rue Sainte-Marthe se meurt. Située dans le quartier historiquement populaire de Belleville, dans le dixième arrondissement, elle souffre de l’envolée des loyers dans la capitale. Les artisans craignent pour leur avenir, alors qu’un nouveau bailleur privé pourrait bien multiplier par deux ou trois les loyers. 

Ils s’en foutent qu’il y ait des poètes ou des sculpteurs », soupire Mireille, dans sa boutique de bijoux. « Ils veulent dégager tout ça ». « Ils », ce sont les bailleurs privés, propriétaires de 120 lots dans la rue Sainte-Marthe, et sa voisine, la rue Jean-et-Marie Moinon. D’abord, la Société Immobilière de Normandie (SIN), implantée dans le quartier depuis le début des années 1940. Puis, plus récemment, la société d’investissement Edmond Coignet. En décembre dernier, elle a racheté les parts de la SIN.

Ambiance de village

La rue Sainte-Marthe, dans le quartier de Belleville, se trouve dans l’une des plus anciennes cités ouvrières de la capitale. Construite au XIXe siècle par le comte de Madre, la cité accueillait les ouvriers construisant le Paris haussmannien. Historiquement populaire, la rue conserve les traces de son passé. Arpenter cette étroite rue en pente, c’est découvrir des ateliers d’artisans aux façades colorées, des troquets appréciés, une ambiance de village que veulent préserver coûte que coûte les riverains. Une rue atypique, sans vitrines alléchantes, ni spots de lumière criarde. Plutôt des échoppes de bois aux murs colorés, où peintres, sculpteurs et ébénistes travaillent dans leurs étroits ateliers ou leurs arrière-cours.

 

« Le quartier est sans âme »

Mireille tient une boutique de bijoux, dans le bas de la rue. Son mari, un immigrant sans papiers, est arrivé en 1973 à Paris, sans parler un mot de français. Il s’installe rue Sainte-Marthe, et comme d’autres, travaille dans les ateliers de confections. Vivent là des Yougoslaves, des Turcs,… L’immigration s’écrit dans cette rue par le travail, l’entraide, la solidarité. « Tout le monde se connaissait », regrette Mireille d’une voix morose. “Maintenant c’est chacun pour soi. Il n’y a plus vraiment de vie, le quartier est sans âme. »

Une des devantures de la rue Sainte-Marthe envahie de tracts contre l’augmentation des loyers. Crédits : Victor Boiteau

 

« Le quartier n’est pas à vendre. » Peut-on lire sur des affiches placardées aux murs de la rue. Locataires historiques de la SIN, les artisans de la rue louent leurs locaux commerciaux pour des loyers modestes : 500 euros pour certains, voire moins pour les plus anciens. Selon des estimations immobilières, un loyer commercial dans la rue avoisinerait aujourd’hui les 1 200 euros pour les mêmes surfaces. Depuis le rachat des parts de la SIN par la société immobilière Edmond Coignet, spécialisée dans la « valorisation d’actifs immobilier », les artisans craignent que les loyers augmentent encore. Comme un symbole de l’inflation immobilière dans la capitale.

En 1996 s’engage un processus d’amélioration de l’habitation qui doit permettre de faire disparaitre les logements insalubres de la rue Sainte-Marthe.

« On est tous inquiets »

En 2017, les artistes et artisans de la rue Ambroise-Croizat, installés sur l’ancien site de l’orfèvrerie Christofle, ont connu la même situation. Des avis d’expulsion leurs étaient adressés par les nouveaux propriétaires, dont la société Edmond Coignet. De quoi alimenter la crainte des artisans installés dans la rue Sainte-Marthe. « Tout ça c’est une histoire d’intérêts », balaie l’un d’eux. Plusieurs évoquent des hausses de loyers, des demandes de mise aux normes de sécurité, voire des non-renouvellements de baux. Derrière la façade bleue azur de son atelier, Adriana Popovic, sculptrice depuis une dizaine d’années, partage cette inquiétude. « On est tous inquiets. » glisse-t-elle. « Même si je ne suis pas la plus démunie, d’abord parce que mon mari travaille aussi, et puis je donne des cours à côté. »

 

Un enjeu des municipales

La situation de la rue Sainte-Marthe est emblématique de la question de l’envolée des loyers dans la capitale. Elle occupe une place centrale dans la campagne des élections municipales, les 15 et 22 mars prochain. Tous les candidats se saisissent de la question. « Il faut permettre aux classes moyennes de rester à Paris », martèle Benjamin Griveaux, l’ancien candidat LREM. « Dans le secteur privé, je maintiendrai l’encadrement des loyers », déclare la maire sortante, Anne Hidalgo, dans un entretien au Parisien. Constat partagé par la maire du VIIe arrondissement, Rachida Dati, candidate investie par la droite : « On s’est rendu compte que le sujet des loyers et de l’immobilier, c’est un sujet majeur à Paris. »

Un des restaurants de la rue Sainte-Marthe. Crédits : Victor Boiteau

 

Des déclarations qui peinent à convaincre les artisans de la rue Sainte-Marthe. « Tous les candidats font semblant de s’intéresser à la question, ironise Adriana Popovic. Mais on sait qu’il n’y aura plus personne après mars. » Dans son restaurant au couleurs bariolées, Gonzualo Fuenzalida nous tend un tract du candidat écologiste dans l’arrondissement. « Ils sont passés la semaine dernière. Moi j’aimerais bien voir LFI (La France Insoumise) », sourit le restaurateur.

Installé depuis une vingtaine d’années, Gonzualo est un « historique » de la rue. En 2014, le loyer de son restaurant augmente de 60 %. « Je me suis dit « ça va aller », et mon comptable me disait la même chose. À l’époque, la rue est dynamique, les clients s’attablent et découvrent sa cuisine chilienne. Le quartier attire. Il faut dire que depuis une trentaine d’années, la rue a bénéficié de trois Opération programmée d’amélioration de l’habitat (OPAH). Dix-neuf millions d’euros d’argent public, pour transformer cette rue, autrefois insalubre. « Avant, ici c’était plutôt les rats qui vous faisaient la visite, se souvient Gonzalo. La rue était vraiment dégueulasse. » 

 

« J’ai envie de faire des choses dans cette rue »

Le soir du 13 novembre 2015, des terroristes sèment la mort dans les rues de Paris. Rue Bichat, à 500 mètres de la rue Sainte-Marthe, 14 personnes sont tuées. Durant des mois, Paris n’est plus une fête. « Un black-out total » pour le commerce, glisse Gonzualo. Les tables des restaurants restent vides, mais il faut continuer de payer les loyers. Les dettes s’accumulent. Pour Gonzualo, cela représente plusieurs milliers d’euros. Ces derniers mois, le commerce tourne au ralenti : chaque samedi, les rues sont rythmées par les manifestations des gilets jaunes. « Et maintenant c’est la grève… », soupire le restaurateur.

Mais, le chilien d’origine ne manque pas d’envie. « J’aime cette rue, elle a une âme. J’ai envie de faire des choses. » Comme lui, les, artisans de la rue espèrent pouvoir rester. Ils sont soutenus par Alexandra Cordebard, la maire du Xe arrondissement. Attablés dans son restaurant, on discute avec Gonzualo quand la porte s’ouvre. Un coup de vent ? « Tu vois, ce sont les esprits », s’amuse-t-il. Ou un signe que la rue, même sous le ciel gris de janvier, peut retrouver son dynamisme ?

 

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