Image default
A la une Société

Cohabitation tendue entre restaurateurs et « crackers » sur la place de la Bataille-de-Stalingrad

La place de la Bataille-de-Stalingrad, centre du trafic de drogues du Nord-Est parisien, rassemble tous les jours des centaines d’adeptes du crack, un mélange de cocaïne et de bicarbonate de soude. Une présence à laquelle les restaurants autour de la place s’accommodent tant bien que mal.

Depuis La Rotonde, lieu huppé de Paris, la vue sur les centaines de « crackers » est imprenable. Le spectacle inquiétant. Accoudé en terrasse avec un café, on les regarde courir, crier, se battre entre eux, tituber, s’effondrer, se relever. Ils parlent souvent seuls, fixent le ciel, abordent brusquement les passants. Yves, directeur du bar-restaurant, considère toutefois qu’ils ne sont plus aussi nombreux qu’avant.

Le quarantenaire travaille dans l’établissement depuis juillet 2011. Avant cette date, La Rotonde était à l’abandon depuis les années 1980. Jusqu’à ce que Yves et son équipe s’y installent, les “crackers”, squattaient le lieu. Aujourd’hui, une terrasse végétalisée de 1 500 m2 a été aménagée tout autour. Le regard arrive à se glisser entre les plantes pour deviner les vagabonds qui arpentent la place. Mais l’infrastructure fonctionne comme un cordon de sécurité. Un accord tacite a rapidement été conclu entre les “crackers” et les vigiles qui surveillent l’entrée : impossible pour eux d’approcher les clients.

Le haut des « remparts »-gradins pensés par Bernard Huet en 1989 est rendu inaccessible par des grilles. Ce qui n’empêche pas les dealers et leurs clients de se retrouver sur les bancs disposés en-dessous. Crédit : Louis Borel

« Si l’on dit “oui” à tout le monde, on ne s’en sort plus »

A Côté Canal, situé à l’ouest de La Rotonde, la façon d’appréhender les crackers s’avère plus compliquée. A tel point qu’Alexandre, le directeur de ce bar-restaurant, a vu un homme se faire tabasser puis égorger à quelques mètres de lui en août dernier. Ambroise, son associé, est arrivé quelques minutes après l’agression devant l’établissement. Il a retrouvé Alexandre en train de secourir la victime.

« On a maintenant l’habitude de ce genre de règlement de comptes qui opposent les drogués et leurs dealers ou les drogués entre eux. Pourtant, Alexandre a développé une compassion pour les “crackers”, raconte le serveur de 26 ans. Pour ma part, je n’ai pas sa patience… Au bout d’un moment, lorsque tu dois gérer cette situation en même temps que les clients, tu as forcément les nerfs qui lâchent. »

Dans les premiers mois qui ont suivi l’installation d’Alexandre et d’Ambroise, au moins une vingtaine de “crackers” différents sont venus rôder chaque soir autour de la terrasse. Le responsable-soir se remémore : « Lorsqu’ils ne nous interpellaient pas directement, ils restaient errer sur le trottoir d’en face comme des morts-vivants. Ils parlaient tout seuls et regardaient le sol en glissant dans leur bouche tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une galette [de crack, ndlr] »

 Ambroise essaie dans un premier temps de répondre aux sollicitations insistantes de ces individus. Patient, il leur parle, leur donne des cigarettes, leur prépare parfois des baguettes de pain avec du fromage. Au bout de quelques mois, il finit pourtant par se résigner, réaliste : « Malheureusement, on n’est pas là pour faire du social. La plupart des “crackers” sont gentils, ils me font même beaucoup de peine. Mais si l’on dit “oui” à tout le monde, on ne s’en sort plus — d’autant que ces gens-là n’hésitent pas à devenir violents quand il le faut. »

 En juillet, une personne sans abri qui vit sur la place s’est attaquée physiquement au chef de rang. Malgré l’affection que nourrit Alexandre à l’égard de l’agresseuse, l’équipe de Côté Canal opte depuis pour une politique de tolérance zéro. Les “crackers” qui s’approchent de la terrasse sont désormais renvoyés sans parlementer.

Des stratégies qui ne font pas l’unanimité

Pour tenter de régler le problème à son origine, « des flics viennent à plusieurs reprises se planquer dans le restaurant et arrêtent une quinzaine de trafiquants », mais Ambroise désapprouve et doute de l’efficacité de la méthode.

Si une résolution pour réaménager la place de la Bataille-de-Stalingrad avait bien été votée par les élus du XIXe arrondissement fin octobre 2018, elle a peu de chance d’aboutir. Ce texte prévoyait de désenclaver l’esplanade en détruisant les « remparts » de Bernard Huet, propices à la dissimulation. Les héritiers de l’architecte, disparu en 2001, ont déjà porté plainte pour violation du droit d’auteur. Quant au « Plan de mobilisation sur la problématique du crack à Paris », adopté en mai dernier par la ville, son application concrète doit être examinée dans cette partie de la capitale d’ici des deux prochaines années.

Articles connexes

Petit tour des librairies spécialisées sur la ligne 2

Océane Segura

À l’US Paris XI, le football féminin attend une dernière passe décisive

Thomas Chammah

Andréa Gourinat : « En m’assumant, j’ai arrêté de jouer un rôle »

Marie Terrier