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A la une Société

L’Art de la thérapie

En 2017, Caroline Gaume et Catherine Jubert ont créé Le Point Bleu. Implantée dans le 20e arrondissement de Paris, cette association vise à libérer les femmes de leurs émotions grâce à l’art et à la créativité. 

Sur la devanture, une inscription en lettres majuscules, ATELIER. Salle intimiste, bougies allumées et photographies accrochées aux murs, Catherine Jubert reçoit ses invités, un thé Chaï aux épices à la main. Les participantes sont venues volontairement pour mieux se connaître et trouver des réponses. Photothérapie, ateliers d’écriture, de collage, de sculpture… L’association propose un vaste panel d’activités destinées à libérer l’individu. Des enfants aux personnes atteintes du cancer, des femmes victimes de violences aux futurs parents, tout type de public est le bienvenu.

Ce vendredi, Catherine se charge d’un atelier de photothérapie lié aux problématiques familiales. Une séance de trois heures, suivie par deux femmes. Comme demandé, chacune d’elle ramène une vingtaine de photos de famille. L’atmosphère est à la fois calme et pesante. « Les photos de famille sont des plaques de révélation, commence Catherine. Elles mettent en lumière les non-dits et certaines histoires personnelles. Le passé peut éclairer le présent. » 

« les photos de famille sont des plaques de révélation »

Une thérapie libératrice

Anna*, une des deux participantes, se montre sceptique. Chez elle, aucun cliché de famille n’agrémente les murs et elle n’accepte que très rarement de se faire photographier. « C’est vraiment quelque chose d’étranger pour moi, avoue-t-elle. Si je suis aussi mal à l’aise avec les photos c’est qu’il y a un problème. Cela devrait être normal vu que je vois ça partout chez mes amis. J’aimerais avoir une autre appréhension des photos », lâche-t-elle un brin en colère.

Les participantes relient par des fils de laine leurs liens familiaux ©CatherineJubert

Pour Sophie*, à côté d’elle, c’est le contraire. Les photos s’empilent sur la table. Ses neveux apparaissent presque sur tous les clichés. Récemment licenciée d’une entreprise de production britannique dont elle gérait l’antenne à Paris, elle peine à retrouver du travail. Elle ne sait pas comment faire valoir ses droits ni comment gérer ses émotions. « Je ne sais pas comment agir avec mon employeur, j’ai l’impression qu’il joue avec mes émotions. J’ai tout créé à Paris. Là on me dit que c’est terminé, c’est super dur à gérer», se lamente-t-elle en touchant ses cheveux roux. Pour elle, l’art thérapie constitue une manière de se reconnecter à son propre corps et de rester proche des siens.

 

Une puissance émotionnelle

Après l’annonce de la première activité, Anna se met au travail. L’objectif : positionner ses photos en cinq arcs de cercle. Plus les photos sont placées loin d’elle, plus ces personnes lui sont étrangères. Sa meilleure amie intègre le cercle le plus proche. Ses parents, quant à eux, se retrouvent beaucoup plus haut. Une enfance difficile à digérer pour cette femme de 56 ans dont les yeux embués trahissent la tristesse. Elle s’attarde sur le verso d’une photo d’elle en compagnie de sa mère. Aucune légende, juste une date. « J’étais sûre que ça allait arriver. », déclare-t-elle en s’effondrant. 

« Depuis, je ne mérite pas d’exister »

La date fatidique pour Anna, c’est le 19 décembre. Le jour où sa mère a accouché d’un enfant mort-né. « Depuis, je ne mérite pas d’exister pour mes parents. Je n’ai jamais été aimée parce que ma mère n’a jamais digéré la mort de cet enfant et que je suis arrivée après. Regardez, il n’y a aucune photo où on est à quatre avec ma sœur ». Elle parvient lentement à reprendre ses esprits. « Cette enfant s’appelait Sylvie en plus. “S’il vit“ », marmonne-t-elle entre deux souffles. « Depuis cela, je suis incapable de prononcer une date correctement ». Professeure de lettres, elle explique qu’il lui est difficile encore aujourd’hui d’associer le bon jour à la bonne date. Parfois même, elle se trompe de mois.

Anna encadre par du tissu certaines de ses photos de famille.

Elle montre ensuite une photo de ses enfants et caresse leurs visages de ses longs ongles. « Si j’ai réussi à faire quelque chose de ma vie, c’est au moins ça. Eux, c’est MON œuvre. »

« Les images sont un levier » abonde Catherine Jubert. « Elles sont à l’origine d’une puissance émotionnelle. C’est très libérateur. Ces photos font émerger des sentiments et rappellent des histoires fortes ». La manipulation des images a toujours fait partie de la vie de la co-fondatrice. Elle collectionne par ailleurs les photos et souhaite transmettre aux participantes sa sensibilité pour l’image. « Ce que j’adore, c’est partager ma créativité. Parfois, il y a comme un verrou qui saute chez ces femmes. C’est que quelque chose s’est passé. » Si le Point Bleu propose un accompagnement individuel adapté aux problématiques de chacun, l’Art a tout d’abord vocation à rassembler et libérer.

 

 

 

 

*Les noms et prénoms des personnes citées ont été modifiés pour respecter leur anonymat.

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