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A la une Entre les lignes

« Joyeux jauniversaire »

Un an de mobilisation ça se fête en fanfare. Samedi 16 novembre les « gilets jaunes » étaient à Paris pour une manifestation passant par Porte de Clichy jusqu’à Barbès. Un anniversaire rythmé par les violences.

 

Initialement le départ était prévu à 14h de Porte de Champerret, mais dès 9 heures du matin des militants sont présents sur place et bloquent la circulation. La situation dégénère dès qu’ils barrent le passage sur le périphérique. Les premières grenades lacrymogènes roulent sur le sol, le gaz se diffuse dans les bronches. Ceux qui ne sont pas préparés souffrent, ils reculent tous vers le point de rendez-vous initial. La journée va être longue.

 

Un demi-tour décisif pour éviter la violence

 

Les manifestants se mettent en marche dans la joie et la bonne humeur. Les premières échauffourées déjà oubliées, ils chantonnent « même si Macron ne veut pas nous on est là ». À côté de moi un homme assez petit m’observe suspicieusement, c’est Dominique. Cet employé de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP) de 53 ans est méfiant : « pour qui vous travaillez ? » m’assène-t-il. Dès que je dis « indépendant » son visage se détend, il me sourit et me tape sur l’épaule. « Je fais plus confiance aux grands médias, ils gardent trois secondes et après te font passer pour un con ! ».

Dominique avec son gilet jaune qu’il prend à chaque manifestation.

« Ce qu’il nous met c’est atroce », dit-il, à propos d’Emmanuel Macron qu’il qualifie de « l’autre pourri du gouvernement ». Dominique m’explique que le 5 décembre « on va voir si Macron va continuer à rire, nous (RATP) on peut tenir au moins deux mois avec nos réserves ». Il vit seul, mais il retrouve des visages familiers en manifestation, lui qui n’a jamais eu de passé militant. Il explique qu’il vient autant qu’il peut, mais « venir tous les weekends c’est difficile avec le travail et la police ». Dominique vient de l’Essonne en transports : « C’est une sacrée organisation avec toutes les stations fermées. » Il s’éloigne, rejoint ses amis dans la foule qui grandit et se dirige vers la station Porte de Clichy.

 

Les manifestants pénètrent dans une rue amenant au Tribunal de Grande Instance (TGI), lorsque surgit au fond, une compagnie de la BRAV-M (aussi appelés « voltigeurs »). Ce changement de direction semble évident, pour un mouvement qui multiplie les comparutions immédiates pour « groupement en vue de commettre des dégradations ou violences » ou encore pour port d’« armes par destination ». Les regards s’affrontent, quelques lacrymogènes sont tirées avec des lanceurs Cougars. Les manifestants construisent rapidement une barricade avec des grilles, mais font demi-tour et continuent leur chemin en direction de la Place de Clichy.

Des manifestants faisant demi-tour devant une ligne de la BRAV-M postée devant le Tribunal de Grande Instance.

« Je vais à toutes les manifestations pour aider »

 

En direction de La Fourche, j’aperçois un « street-medic » seul sur le bord de la foule. Environ 2000 personnes forment désormais le cortège, mais ce jeune dissimulé sous son matériel médical fait tâche. Il est assez petit, porte un treillis, des protections en tout genre avec un casque blanc siglé d’une Croix Rouge. À 21 ans, Gurdil (pseudo) vient tous les weekends pour « apporter de l’aide ». Les « gilets jaunes » ne sont pas ses premières manifestations, il sort souvent dans la rue depuis les manifestations contre la Loi Travail en 2016. Ce développeur web à la recherche d’un emploi n’était qu’un simple manifestant en novembre 2018.

 

C’est en voyant les blessés qu’un déclic lui vient à l’esprit, il veut aider. « Je voulais me sentir utile, alors j’ai rejoint un groupe et je me suis formé » explique-t-il. Il n’a aucun diplôme d’État de secouriste, « les formations sont trop chères, le PSE1 (diplôme de secourisme) c’est déjà 500 euros », une somme pour un demandeur d’emploi. Depuis mars, il vient avec son matériel et son groupe pour aider « n’importe quelle personne blessée ». En avril, il a eu affaire à un œil crevé : « Un mois après avoir terminé ma formation c’était trop tôt, j’ai appelé quelqu’un avec plus d’expérience » confie-t-il. Il continue « c’était atroce, il y avait du sang partout, le type hurlait à la mort ».

Gurdil avec son énorme sac rempli de matériel médical.

Pour lui il n’y a « pas une seule manifestation tranquille », chaque samedi il y a des blessés, plus ou moins graves. « La plupart du temps c’est les lacrymos ou des coups de matraque ». Un homme d’une cinquantaine d’années tente d’empêcher une personne de casser un distributeur de billets, les insultes fusent. Gurdil s’interpose et invite le cinquantenaire à se calmer, et rebrousser chemin.  Le cortège reprend dans le calme aux sons de « joyeux jauniversaire ».

 

« Il faut reprendre le contrôle de l’information ! »

 

Le Moulin Rouge est encadré par la Compagnie de Sécurisation et d’Intervention (CSI), en face les « gilets jaunes » s’arrêtent. Ils chantent, invectivent les policiers, qu’ils qualifient de « putes à Macron », au milieu de la foule se trouve Mao et Lili (pseudos). Ils filment la scène en live sur Facebook avec leur téléphone. Ces deux trentenaires sont là depuis le premier rendez-vous, dès le début ils ont diffusé les manifestations sur Facebook Live. « On montre à la population ce qui se passe, il y a plus de montage et tout est montré », explique Lili, avec son masque de chantier.

Mao et Lili qui filment la foule à bout de bras ou avec une perche à selfie.

Mao confie : « On est tous les deux serrés chaque mois depuis plus de dix ans, on n’en peut plus ». Pourtant le gouvernement a revalorisé la prime d’activité, « c’est un pansement, pas la solution » pour Mao. Ils sont encore dans la rue pour cet anniversaire pour « montrer qu’on est toujours là ! ». Les deux s’intéressent depuis longtemps à la politique, mais ils assurent qu’ils n’étaient jamais allés en manifestation avant les « gilets jaunes ». Ils repartent dans la foule avec leur perche à selfie et reprennent leur live. Des heurts éclatent lorsqu’un groupe tente de dévier la manifestation dans la rue du Faubourg Poissonière.

 

Des rassemblements peu suivis

 

Lorsque les lacrymogènes se dissipent, un homme est derrière la colonne de la CSI, face contre terre. Il ne bouge pas, deux « street medics » se ruent vers lui et traversent la ligne de police. Les manifestants vocifèrent contre les policiers, ils sont dispersés par des lacrymogènes. José à côté de moi semble inquiet, ce retraité de 63 ans touche avec sa femme 2000 euros par mois. « Je suis là pour défendre les retraites » explique-t-il.

José dans le cortège sur le Boulevard Magenta en direction de République.

Ce monsieur un peu bourru, les cheveux grisonnants en pagaille continue : « J’ai jamais été au chômage de ma vie mais avec deux enfants c’est difficile ». Il n’est pas énervé, il est déçu, blasé.

 

Le cortège s’éloigne vers la Place de la République, les tambours reprennent et les chants retentissent dans les rues. Une énième marche qui tente de pousser un cri à l’unisson, celui de la faim. Ce mouvement hétérogène ne rassemble plus dans les rues. Pourtant, selon l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), 9,3 millions de personnes en France vivent sous le seuil de pauvreté fixé à 1015 euros par mois. Ce chiffre ne cesse d’augmenter, mais chaque manifestation réunit de moins en moins de monde.


Définitions

Grenades lacrymogènes : elles sont composées de gaz dit « CS ». Elles sont utilisées depuis les années 60 en France dans le cadre du maintien de l’ordre. Il en existe différents modèles pour être lancées à la main ou avec des lanceurs. L’effet du gaz CS est une irritation des muqueuses de l’œil, du nez, de la gorge et de l’estomac, des larmes abondantes, des rougeurs, une sensation de brûlure sur la peau et le visage. Elles doivent toujours être lancées en cloche ou en tir semi-tendu.

BRAV-M : Il s’agit d’une unité de police qui s’occupe du maintien de l’ordre. Créé en mars 2019 par le préfet de police de Paris, Didier Lallement, les Brigades de Répression de l’Action Violente Motorisées ont pour but de s’adapter aux nouvelles techniques de manifestation. Ces policiers sont en binôme sur une moto et se déplacent par unité (quinzaine de véhicules).

Lanceurs cougars : ce type de lanceur permet de propulser des grenades sur de longues portées. Ils sont souvent utilisés dans le cadre du maintien de l’ordre pour disperser les manifestants avec des grenades lacrymogènes.

Street-medic : il s’agit de bénévoles formés au premier secours par des professionnels de la santé dans le cadre d’associations. Ils sont présents en manifestation afin de soigner toute personne blessée rapidement avant l’arrivée des pompiers ou du SAMU.

CSI : les Compagnies de Sécurisation et d’Intervention forment une branche spéciale du maintien de l’ordre français. Il s’agit de groupements régionaux, Paris fait exception au reste de la France avec les CSI. Dans l’Hexagone les autres compagnies de ce genre sont les Compagnies Départementales d’Intervention.


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