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Politique

« Joyeux jauniversaire »

Un an de mobilisation, ça se fête en fanfare. Samedi 16 novembre, les « gilets jaunes » étaient à Paris pour une manifestation passant par Porte de Clichy jusqu’à Barbès. Un anniversaire rythmé par les violences.

9h du matin, Porte de Champerret. Des manifestants sont déjà présents, pour un départ prévu à 14h. Ils bloquent la circulation. Une fois arrivés sur le périphérique, la situation dégénère. Les premières grenades lacrymogènes roulent sur le sol, le gaz se diffuse dans les bronches. Ceux qui n’ont pas l’habitude souffrent, ils reculent tous vers le point de rendez-vous initial. La journée va être longue.

Le mouvement des gilets jaunes est apparu en France en octobre 2018. Né sur les réseaux sociaux, ce mouvement de contestation s'est d'abord organisé autour de blocages de routes et de ronds-points, et de manifestation tous les samedis. Plusieurs épisodes violents se sont déroulés au cours des manifestations. Malgré le climat de tension entre manifestants et force de l'ordre, les gilets jaunes battent le pavé chaque samedi.

Une manifestation entre le calme et les violences

Le gaz lacrymogène dissipé,  la joie et la bonne humeur s’invitent à la manifestation. Une fois les premières échauffourées oubliées, les manifestants chantonnent : « Même si Macron ne veut pas nous on est là ». À côté de moi un homme assez petit m’observe. Dominique, employé de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP) de 53 ans, est méfiant : « Pour qui vous travaillez ? » m’assène-t-il. Il suffit que je dise « indépendant » pour que son visage se détende. Il me sourit et me tape sur l’épaule : « Je fais plus confiance aux grands médias, ils gardent trois secondes et après te font passer pour un con ! ».

Dominique avec son gilet jaune qu’il prend à chaque manifestation.

« Ce qu’il nous met c’est atroce », dit-il, à propos d’Emmanuel Macron qu’il qualifie de « pourri du gouvernement ». Dominique m’explique que le 5 décembre : « On va voir si Macron va continuer à rire, nous (RATP), on peut tenir au moins deux mois avec nos réserves ». Il vit seul, et n’a jamais eu de passé de militant. Pourtant, il retrouve des visages familiers en manifestation. Dominique explique qu’il vient autant qu’il peut, mais « venir tous les weekends c’est difficile avec le travail et la police ». Dominique vient de l’Essonne en transports : « C’est une sacrée organisation avec toutes les stations fermées. » Il s’éloigne, rejoint ses amis dans la foule qui grandit et se dirige vers la station Porte de Clichy.

Les manifestants pénètrent dans une rue menant au Tribunal de Grande Instance (TGI). Une compagnie de la BRAV-M (appelés aussi « voltigeurs ») surgit au fond. Prendre cette rue n’est pas dans l’itinéraire initial. C’est pourtant un changement de direction évident. Le mouvement multiplie les comparutions immédiates pour « groupement en vue de commettre des dégradations ou violences » ou encore pour port d’« armes par destination ». Entre les voltigeurs et les manifestants, la bonne humeur n’est plus au rendez-vous. Les regards s’affrontent, quelques lacrymogènes sont tirées avec des lanceurs Cougars. Les manifestants construisent rapidement une barricade avec des grilles. Ils font rapidement demi-tour et continuent leur chemin en direction de la Place de Clichy.

Une barricade construite par les manifestants. Devant le Tribunal de Grande Instance, des BRAV-M sont postés. Crédits : Matthieu Bonhoure

« Je vais à toutes les manifestations pour aider »

En direction de La Fourche, j’aperçois un « street-medic ».Il est seul, sur le bord de la foule. Environ 2000 personnes forment désormais le cortège, mais ce jeune dissimulé sous son matériel médical fait tâche. Un treillis, des protections en tous genre, un casque blanc siglé d’une croix rouge et un énorme sac à dos. À 21 ans, Gurdil (pseudo) vient tous les weekends pour « apporter de l’aide ». Les « gilets jaunes » ne sont pas ses premières manifestations, il sort souvent dans la rue depuis les manifestations contre la Loi Travail en 2016. Ce développeur web à la recherche d’un emploi n’était qu’un simple manifestant en novembre 2018.

C’est en voyant les blessés qu’un déclic lui vient à l’esprit, il veut aider : « Je voulais me sentir utile, alors j’ai rejoint un groupe et je me suis formé » explique-t-il. Il n’a aucun diplôme d’État de secouriste : « Les formations sont trop chères, le PSE1 (diplôme de secourisme) c’est déjà 500 euros ». Une somme pour un demandeur d’emploi. Depuis mars, il vient avec son matériel et son groupe pour aider « n’importe quelle personne blessée ». En avril, il a eu affaire à une personne ayant un œil crevé : « Un mois après avoir terminé ma formation c’était trop tôt, j’ai appelé quelqu’un avec plus d’expérience » confie-t-il. Il continue : « C’était atroce, il y avait du sang partout, le type hurlait à la mort ».

Gurdil avec son énorme sac rempli de matériel médical. Crédits : Matthieu Bonhoure

Pour lui il n’y a « pas une seule manifestation tranquille », chaque samedi il y a des blessés, plus ou moins graves : « La plupart du temps c’est les lacrymos ou des coups de matraque ». Au milieu de l’échange, un homme d’une cinquantaine d’années tente d’empêcher une personne de casser un distributeur de billets, les insultes fusent. Gurdil s’interpose et invite le cinquantenaire à se calmer, et rebrousser chemin.  Le cortège reprend dans le calme aux sons de « joyeux jauniversaire ».

« Il faut reprendre le contrôle de l’information ! »

Boulevard Clichy, le Moulin Rouge est encadré par la Compagnie de Sécurisation et d’Intervention (CSI). En face, les « gilets jaunes » s’arrêtent. Ils chantent, invectivent les policiers, qu’ils qualifient de « putes à Macron ». Au milieu de la foule se trouve Mao et Lili (pseudos), équipée d’un masque de chantier. Ils filment la scène en live sur Facebook avec leur téléphone. Ces deux trentenaires sont là depuis le premier rendez-vous, le 17 novembre 2018. Dès le début ils ont diffusé les manifestations sur Facebook Live : « On montre à la population ce qui se passe, il y a plus de montage et tout est montré », explique Lili.

Mao et Lili qui filment la foule à bout de bras ou avec une perche à selfie. Crédits : Matthieu Bonhoure

Mao confie : « On est tous les deux serrés chaque mois depuis plus de dix ans, on n’en peut plus ». Pourtant le gouvernement a revalorisé la prime d’activité : « c’est un pansement, pas la solution » pour Mao. Ils sont encore dans la rue pour cet anniversaire pour « montrer qu’on est toujours là ! ». Les deux s’intéressent depuis longtemps à la politique, mais ils assurent qu’ils n’étaient jamais allés en manifestation avant les « gilets jaunes ». Ils repartent dans la foule avec leur perche à selfie et reprennent leur live. Ils capturent les heurts qui éclatent lorsqu’un groupe tente de dévier la manifestation dans la rue du Faubourg-Poissonnière.

Des rassemblements peu suivis

Plus tard dans la manifestation, des altercations se produisent. Des grenades lacrymogènes sont lancées pour disperser les manifestants. Le gaz se dissipe, un homme est derrière la colonne de la CSI, face contre terre. Il ne bouge pas, deux « street medics » traversent la ligne de police et se ruent vers lui. Les manifestants vocifèrent contre les policiers, ils sont dispersés par des lacrymogènes. José, à côté de moi, semble inquiet. Ce retraité de 63 ans touche avec sa femme 2000 euros par mois : « Je suis là pour défendre les retraites » explique-t-il.

José dans le cortège sur le Boulevard Magenta en direction de République. Crédits : Matthieu Bonhoure

Ce monsieur un peu bourru, les cheveux grisonnants en pagaille continue : « J’ai jamais été au chômage de ma vie, mais avec deux enfants c’est difficile ». Il n’est pas énervé, il est déçu, blasé.

Le cortège s’éloigne vers la Place de la République, les tambours reprennent et les chants retentissent dans les rues de Paris. C’est une énième marche qui tente de pousser un cri à l’unisson, celui de la faim. Ce mouvement hétérogène ne rassemble plus dans les rues. Pourtant, selon l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), 9,3 millions de personnes en France vivent sous le seuil de pauvreté fixé à 1015 euros par mois. Ce chiffre ne cesse d’augmenter, mais chaque manifestation réunit de moins en moins de monde.


Définitions

Grenades lacrymogènes : Composées de gaz dit « CS », elles sont utilisées depuis les années 60 en France dans le cadre du maintien de l’ordre. Il en existe différents modèles pour être lancées à la main ou avec des lanceurs. Le gaz CS provoque une irritation des muqueuses de l’œil, du nez, de la gorge et de l’estomac, des larmes abondantes, des rougeurs, une sensation de brûlure sur la peau et le visage. Elles doivent toujours être lancées en cloche ou en tir semi-tendu.

BRAV-M : Unité de police qui s’occupe du maintien de l’ordre. Créé en mars 2019 par le préfet de police de Paris, Didier Lallement, les Brigades de Répression de l’Action Violente Motorisées doivent s’adapter aux nouvelles techniques de manifestation. Ces policiers sont en binôme sur une moto et se déplacent par unité (quinzaine de véhicules).

Lanceurs cougars : Permet de propulser des grenades sur de longues portées. Ils sont souvent utilisés dans le cadre du maintien de l’ordre pour disperser les manifestants avec des grenades lacrymogènes.

Street-medic : Bénévoles formés au premier secours par des professionnels de la santé dans le cadre d’associations. Ils sont présents en manifestation afin de soigner toute personne blessée rapidement avant l’arrivée des pompiers ou du SAMU.

CSI : Les Compagnies de Sécurisation et d’Intervention forment une branche spéciale du maintien de l’ordre français. Il s’agit de groupements régionaux. Dans l’Hexagone les autres compagnies de ce genre sont les Compagnies Départementales d’Intervention. Paris fait exception au reste de la France avec les CSI.


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1 commentaire

L'anarchisme au coin de La Rue - Sur la 2 2 février 2020 at 6:36

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