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Bouger les lignes

L’hôpital en état de mort cérébrale : un étudiant-infirmier témoigne

Manque d’effectifs et de matériel, dégradation des conditions de travail, heures supplémentaires, mise en danger des patients… Les étudiants infirmiers pâtissent eux aussi des manques de l’hôpital public, dénoncés par le personnel hospitalier en grève. Témoignage de Pierre, étudiant en deuxième année d’école d’infirmier.

 

« On est déjà presque en burn-out alors qu’on n’a même pas commencé à bosser » soupire Pierre*, 25 ans. Son école, un Institut de formation en soins infirmiers (IFSI), appartient au groupe hospitalier auquel est rattaché l’Hôpital Saint-Antoine AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). Située près de la Place de la Nation, à Paris, c’est un des épicentres du mouvement de grève qui agite l’hôpital public depuis le 18 mars dernier.

Au rythme de quatre stages de cinq semaines par an, Pierre a déjà commencé à travailler dans les différents services de l’Hôpital Saint-Antoine. Il constate sans surprise les dysfonctionnements de l’hôpital public mais en reste ébranlé. « Je n’ai jamais été optimiste. Je voulais travailler dans l’hôpital public parce que je savais qu’il y avait un problème et qu’il fallait des bras. Mais quand je vois les conditions de travail, je me demande comment je vais m’en sortir. »

 

Des étudiants laissés seuls en charge d’une dizaine de patients

Face à des services surchargés, Pierre a déjà dû gérer jusqu’à dix patients, parfois sans aucune aide. Bien qu’ils ne soient pas considérés comme des professionnels à part entière, les stagiaires doivent certains jours assumer seuls des postes non pourvus, et endosser la responsabilité légale qui s’y attache. « J’ai eu de la chance, il n’y a pas eu d’urgence vitale lorsque cela m’est arrivé. Mais si un patient s’était trouvé mal, avec mes deux collègues elles-mêmes chargées de quinze personnes chacune, je ne sais pas ce que j’aurais fait. »

 

Les grévistes se plaignent du manque de moyens financiers mis dans le système hospitalier. Ils dénoncent leur cadence de travail et leurs salaires qu’ils jugent trop bas. Photo : doubichlou14.

 

Certains services reposent entièrement sur le support de ces infirmiers en herbe. Une précarité chronique qui nuit aux patients comme aux étudiants en formation. « Lorsque je suis arrivé en EHPAD, j’ai assisté à la toilette d’une dame âgée. Dix minutes après, je devais m’en charger, seul, sur plusieurs patients. », explique Pierre. Six mois plus tard, il réalise que les gestes qu’ils avaient répétés durant ses cinq semaines de stage n’étaient pas les bons. « Je ne savais pas quand changer de gants, comment atteindre telle ou telle partie du corps sans déranger la personne… Niveau hygiène, c’était limite. »

 

Un droit de grève en pointillé

À l’initiative des principales organisations syndicales ainsi que du collectif « Inter-Urgences », une nouvelle journée de grève a eu lieu le 14 novembre dernier. Une mobilisation à laquelle il est compliqué de participer pour les étudiants-infirmiers, puisqu’un jour d’absence à l’école ou en stage représente beaucoup de travail à rattraper. « Rien n’est fait pour nous permettre de manifester, et cela peut même nous porter préjudice. Si mon encadrant est défavorable à la grève, il peut me mettre un zéro ou refuser de valider mon stage », explique Pierre. Entre grève et réussite scolaire, le choix est vite fait pour beaucoup d’étudiants-infirmiers.

Détail du salaire moyen des infirmiers. La rémunération varie en fonction de l’ancienneté (échelon) et de la spécialité (grade). Infographie : OCDE, 2017

 

Pierre a donc renoncé à faire grève malgré ses conditions de travail. Les difficultés économiques se font en effet sentir dès l’école. Les périodes de stage de cinq semaines sont rémunérées de 140 à 250 euros. Dans quelques années, il prendra son premier poste, pour un salaire moyen de 1615 euros bruts mensuels. Une rémunération à peine supérieure au salaire minimum, qui constitue une exception parmi les pays développés. « Mais, rit Pierre, on ne fait pas ce métier pour l’argent, ou alors, on est idiot ou masochisteOu peut-être bien les deux. »

Lou Roméo.

*Le prénom a été changé.

 

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