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À la galerie 8+4, les cheveux épouillent les préjugés

Entre la place de Clichy et la rue de Rome, la chevelure féminine s’affiche dans la galerie 8+4. Avec l’exposition Les Chevelures de Vanda, la photographe et plasticienne Natacha Lesueur interroge les visiteurs sur les pressions sociales que rencontrent les femmes au quotidien. Entretien avec une artiste qui s’attache à mettre en lumière les constructions sociales ancrées dans nos cultures.

 

Natacha Lesueur a obtenu le prix de la fondation Ricard en 2000 et a été résidente de la Villa Médicis de 2002 à 2003

 

Sur la 2 – Natacha Lesueur, vous consacrez en ce moment une exposition à la chevelure féminine. Au premier abord, ce thème paraît surprenant. Pourquoi l’avoir choisi ?

Natacha Lesueur – La chevelure n’est pas un thème, c’est un moyen. Je travaille depuis longtemps autour de la figure humaine avec des questionnements organiques, souvent autour de l’alimentation. Aujourd’hui je me tourne davantage vers une dimension plus identitaire en mettant en avant le rapport à l’ornement. La chevelure mélange les deux : c’est un ornement naturel qui soulève la question de l’identité féminine.

Que dit la chevelure de quelqu’un ?

La coiffure ne dit rien d’une personne. C’est un mélange entre nature et culture, c’est l’expression d’une pression sociale. La chevelure et la mise en pli sont l’expression du poids de la fonction sociale de la femme. D’ailleurs l’expression « être en cheveu » désignait autrefois les prostitués ! Même si cela change avec le temps, la coiffure des femmes a toujours été apprêtée. Son statut l’exigeait. Aujourd’hui les codes se libèrent et se déplacent avec l’évolution de ce statut : être femme, mère et travailleuse ne permet plus de passer des heures à se coiffer.

Les hommes ne sont-ils pas eux-aussi victimes des mêmes pressions ?

Bien sûr ! Maintenant la barbe est devenue un phénomène de mode qui, comme les cheveux, est porteuse de clichés réducteurs sur la virilité ou la maturité par exemple. Mais ces pressions sont davantage ancrées lorsqu’ il s’agit des femmes. Il suffit d’allumer la télévision pour s’apercevoir de ce qu’elles subissent à longueur de journée, parfois même sans s’en rendre compte. Même dans le métro il y a quantité d’affiches pour des épilations qui sous-entendent qu’elle doit être systématique !

 

« La coiffure ne rien d’une personne. C’est un mélange entre nature et culture, c’est l’expression d’une pression sociale »

La Galerie 8+4, fondée par Bernard Chauveau, se trouve au 36, rue de Turin, dans le VIIIème arrondissement.

 

Vous être photographe de profession. Comment avez-vous réalisé les diverses sculptures ?

Je me considère comme une photographe de studio qui met en scène un petit monde que je crée de toutes pièces. Cette fabrication implique de la création sculpturale. J’ai donc déjà une expérience pour réaliser des céramiques, en moulages ou en estampages. J’utilise ces procédés pour faire les modèles qui me serviront à créer les perruques par exemple.

Pour réaliser ces photos, les coiffures sont peintes et les corps sont maquillés avant le shooting. On pourrait croire que les photos sont en noir et blanc mais elles sont toutes prises en couleurs. C’est un effet « illusionniste ». Pour exagérer cet effet et le rendre plus perceptible les chevelures sont agrandies. Le but n’est pas de tromper l’œil mais de déconstruire les illusions grâce au décalage passé/présent.

 

 Quelles illusions faut-il déconstruire ?

La perte de la couleur renvoie à la dimension antique, à la sculpture, au plâtre et à la pierre. Les coiffures sont inspirées des années 50-60. Le but est de faire prendre conscience à celui qui regarde ces photos de la pression que subissent les femmes quant à leur apparence. On se rend compte de ce qu’on attendait d’elles dans le temps et on le transpose à notre époque. Les codes de la mode ont changé mais pas les attentes de la société. L’âge par exemple : certaines femmes portent les cheveux blancs mais l’immense majorité d’entre elles se sent contraint de les teindre. J’ai l’impression que ce rapport à la teinte s’est même renforcé.

Pourquoi cette alternance entre photo et sculpture ?

Pour dire des choses différentes ! La photographie et la sculpture sont des arts assez similaires. Dans les deux, on capte un instant précis d’un sujet en mouvement. L’objectif est de rendre cet instant T le plus représentatif possible du mouvement, voire de le dépasser pour les bons photographes. Ces deux types de créations artistiques ont aussi en commun l’idée d’empreinte.

J’utilise la photographie pour interpeller sur les questions de pressions sociales féminines ancrées dans la culture. Et mes moulages servent à interroger nos propres idées préconçues. Mon modèle est un mannequin de vitrine qui, nu, fait penser à une femme africaine dont les traits ont été adoucis pour l’européaniser : une représentation assez colonialiste. En changeant les couleurs de terre, en modifiant la chevelure et en variant les ornements, notre œil modifie sa perception et nous fait penser à une figure bolivienne, européenne etc. Cela fait ressortir la façon avec laquelle nous catégorisons les gens.

Votre art est-il donc politique ? Vous revendiquez-vous féministe ?

Tout est politique n’est-ce pas ? (rires) Je ne me revendique pas féministe car je ne fais pas de militantisme. L’art n’a pas la capacité de changer l’ordre établi. Il invite à réfléchir. Cette photographie (elle tourne le regard vers un cadre dans lequel la coiffure d’une femme est constellée d’impacts de balles) ne fera pas changer les choses. Mais elle peut faire prendre conscience des violences faites aux femmes.

 

Propos recueillis par Matthieu Lasserre

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