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Place de la Nation, la pétanque est une affaire sérieuse

Qu’il pleuve, qu’il vente, et tous les jours de l’année, Momo et sa bande investissent le terrain de la place de la Nation. Loin de la détente traditionnellement associée au jeu provençal, joueurs et supporters font de la pétanque une affaire de durs à cuire, et vont jusqu’à parier quelques sous.
Piero, ancien ouvrier du bâtiment, se rend sur la place depuis quarante ans. Tous les jours, il retrouve ses amis pour regarder la partie. Crédits: Marguerite de Lasa

 

« Bienvenue dans le centre aéré des plus de soixante-dix ans » rigole Hervé, veste en cuir et casquette vissée sur la tête. Sur la place de la Nation couverte par la grisaille de ce début d’automne, les feuilles mortes n’ont pas encore envahi le terrain de sable. Ils sont là, comme tous les jours de toute l’année, petits vieux en grappes sur des bancs contemplant sans jamais se lasser d’autres petits vieux qui jouent aux boules.

« Il faut bien s’occuper quand on est retraité » pense tout haut Jean, 77 ans, une mèche blanche voletant sur son crâne chauve. « Ici on se dit bonjour, on se raconte notre vie, les rhumatismes… »  La grosse voix de Piero, l’italien, retentit sur la droite : « Salut, l’immigré ! »  Il vient de serrer la main de son camarade portugais. « Il y a que des immigrés ici » poursuit ce moustachu en mocassin en tirant sur un cigare. « Depuis quarante ans que je viens là, je les connais tous. Il y a toutes les races. Italiens, Portugais, Marocains… » Une sociabilité en voie d’extinction, estime Daniel, lui aussi en casquette à carreaux : « Il n’y a plus de prolos à Paris. » L’ancien chauffeur de taxi lève les yeux au ciel d’un air fataliste « Maintenant, les bobos jouent aux quilles ! » En face, un monsieur en polaire a posé sa chaise pliable. Celui-là vient tous les jours, paraît-il. Autour de lui s’est formé un petit attroupement qui parle foot les yeux rivés sur le terrain de boules.

Un joueur qui pointe sur la place de la Nation. Crédits: Marguerite de Lasa
« Quand vous arrivez de l’extérieur pour jouer, c’est tout un cinéma»

« Ils jouent de l’argent » souffle Hervé sur le ton du secret en désignant du menton les six joueurs qui concentrent l’attention. Absorbés dans une triplette – une partie à trois contre trois – ceux-là n’ont pas l’air de rigoler. Rejoindre à la partie ? Il ne faut même pas y penser. « Quand vous arrivez de l’extérieur pour jouer, c’est tout un cinéma » Explique Daniel. « L’ouverture d’esprit des pétanquiers est très, très limitée » croit-il savoir. Ils sont tous alignés, clope au bec, mains dans les poches, sans un mot. Concentrés. « Elle vaut vingt euros celle-là. » Indique Paco en parlant de la partie. « Momo, tu veux pointer ? » Le dénommé Momo, un moustachu au visage pointu et à l’œil aiguisé, s’avance. Voûté comme un vautour, il souffle sur sa boule, s’accroupit, lance… La boule vole, roule, ralentit progressivement… jusqu’à s’arrêter à équidistance d’une autre. « Aïe ! » s’écrie Momo dans une grimace. Il faut en avoir le cœur net. Paco sort son mètre et mesure soigneusement les distances pour départager le point. L’atmosphère est tendue. Quelques minutes plus tard, Yves glisse discrètement un billet à Momo.

Négociant la valeur de la partie, Paco s’énerve et prend à partie les joueurs. Crédits: Marguerite de Lasa
« Au temps des manouches, ça s’échangeait des billets de 500 balles »

« Aux temps des manouches, de l’autre côté de la place, ça s’échangeait des billets de 500 balles » se souvient Hervé. « C’étaient des malins, ils farcissaient les boules avec du mercure pour qu’elles soient plus lourdes. Ils ont dû partir, les flics sont intervenus. » Il est interrompu par des éclats de voix venus du terrain. « Mais pourquoi tu t’énerves ! » Explose Alain en direction de Jean-Pierre « Ton jeu est agressif, on l’a gérée comme il fallait, cette partie ! » Les autres ne semblent pas s’émouvoir outre mesure : les coups de sang sont fréquents au jeu de boule.

Accoudé à l’arbre, Momo profite du temps mort pour se reprendre une bière. Il y a encore quelque temps, c’était un copain qui les fournissait. Il arrivait sur la place le coffre rempli de canettes. Elles étaient bien fraîches, baignaient dans des glaçons. Et puis les bars de la place se sont plaints de la concurrence déloyale et le copain a dû remballer sa marchandise. Depuis, ils s’approvisionnent chez l’épicier du coin.

Alain vient de tirer et va vérifier son point sous l’oeil amusé des autres. Crédits: Marguerite de Lasa

« Allez ! Bravo Papa ! » Momo saute en l’air en voyant le joli tir de Paco. A 16h30, il fait un froid de canard, et le ciel s’assombrit petit à petit. Pas de quoi décourager la bande, partie pour jouer jusqu’à la tombée de la nuit.

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