Image default
A la une Pêche à la ligne

À Ménilmontant, les Tibétains veulent assurer la survie de leur peuple

Chaque dimanche, des Tibétains venus de toute l’Île-de-France se retrouvent à Ménilmontant autour d’activités culturelles et éducatives. Celles-ci révèlent un besoin viscéral de perpétuer leur culture mais aussi de s’entraider. Car loin de Paris, certains Tibétains vivent dans une détresse profonde.

Une joyeuse confusion règne dans la salle polyvalente Jean Aicard en ce dimanche matin d’automne. Une multitude de petites têtes brunes affluent, crient et se courent après, tandis que parents et enseignants installent prestement les tables d’écoliers.

Répartis en quatre groupes de niveau, ils sont une cinquantaine d’enfants, entre 3 et 7 ans, à qui des éducateurs bénévoles d’origine tibétaine tentent d’inculquer la langue de leurs ancêtres. Les conditions sont un peu difficiles : la salle est exiguë et les professeurs doivent parler fort pour couvrir la rumeur incessante.

Phunkyi est l’une d’entre eux. Lunettes à large monture noire, rouge à lèvres carmin, la jeune diplômée en tourisme ne ménage pas sa peine pour faire progresser sa quinzaine d’élèves. « Au Tibet, nous ne pouvons pas parler notre langue, s’émeut-elle. Ici, nous avons le choix. Ce serait presque honteux de ne pas le faire ! »

 

Avant de donner des cours de tibétain, Phunkyi a été traductrice bénévole pour ses co-régionnaires / ©Laëtitia Giannechini

 

Le Tibet est soumis à une politique de sinisation forcée depuis son invasion militaire par la Chine en 1950. Les Tibétains ne sont pas autorisés à parler leur langue, ni à exercer leur culte. Les mouvements de protestation sont sévèrement réprimés. Établi à Dharamsala, en Inde, le dalaï-lama dénonce régulièrement le « génocide culturel » perpétré de l’autre côté de l’Himalaya. C’est donc la survie de leur culture et de leur peuple que les Tibétains jouent à l’étranger.

 

Soutenir ses semblables

Phunkyi en est consciente. Loin de tourner le dos à ses co-régionnaires, la jeune femme s’engage. Auprès de la Communauté Tibétaine de France, organisatrice des activités à la salle Jean Aicard, mais aussi au Je sers, un bateau-chapelle amarré à Conflans Sainte-Honorine, qui accueille principalement des Tibétains en situation de précarité.

Ce besoin de soutenir leurs semblables, les Tibétains l’ont chevillé au corps. C’est le cas de Jinchen[1]. Bottines à talons hauts et longue chevelure noire, la jeune femme est une vedette de la communauté. Elle vient ici tous les dimanche après-midis pour assister aux cours de chant et de danses traditionnels.

« J’ai toujours aimé la musique, raconte-t-elle, mais au Tibet, je n’avais pas la liberté de chanter dans ma langue ». Alors, la jeune femme s’exile. En Inde, elle sort plusieurs albums qui la rendent célèbre, notamment une chanson consacrée aux Tibétains qui s’immolent pour protester contre l’occupation chinoise. Le succès grandissant de la chanteuse inquiète les autorités chinoises. « Ils ont torturé ma famille pour que je me taise ! » s’insurge-t-elle.

Arrivée en France, elle tâche de se faire discrète mais ne renonce ni à sa passion, ni à son envie d’aider les autres. Elle travaille actuellement sur un projet de concert pour venir en aide aux réfugiés et demandeurs d’asile tibétains qui s’entassent dans un camp, à Achères, dans les Yvelines, à une trentaine de kilomètres de là.

 

La détresse des Tibétains d’Achères

Ce camp, Jinchen le connaît bien, pour y avoir vécu de longs mois. Abritant environ 400 personnes, dont 5 enfants, il constitue un passage obligé pour un nombre croissant de Tibétains qui gagnent l’Hexagone chaque année.

S’il est difficile de fournir un chiffre précis, le Bureau du Tibet de Paris estime qu’entre 2010 et 2017, quelque 1700 Tibétains ont rejoint le territoire français pour y déposer une demande d’asile. Au vu de la situation politique de leur région d’origine, le statut de réfugié leur est presque systématiquement accordé. Mais les conditions matérielles de leur accueil sont déplorables.

Pour s’en rendre compte, il faut quitter la ligne 2 pour le RER A, direction Cergy Le Haut, et descendre à la station Achères Ville. Au bout d’un petit chemin de terre qui longe un vaste immeuble en chantier, on aperçoit les premières tentes du campement. Celles-ci s’étalent sur environ un kilomètre, à la lisière de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye.

Un épais brouillard recouvre régulièrement le camp d’Achères/ ©Laëtitia Giannechini

On y retrouve Jingchen, affairée à discuter avec un groupe de co-régionnaires, mais aussi une autre membre de la communauté, Jampa, occupée à répartir un plat en sauce de sa confection entre plusieurs assiettes en carton. Ils seraient ainsi quelques-uns à venir régulièrement apporter une aide morale ou matérielle aux Tibétains du camp.

Cette aide est plus que la bienvenue étant donné les conditions de vie sur le campement. « Le plus dur, c’est le froid », témoigne Tenzin. Cheveux rasés sur les côtés, pendentif en forme de croix à l’oreille et claquettes aux pieds, le jeune homme vit sur le campement depuis deux semaines. Auparavant, il a passé six mois au Népal après avoir abandonné son Tibet natal.

 

Incurie de l’État

Comme beaucoup de Tibétains vivant sur le camp, Tenzin s’est endetté auprès de sa famille pour pouvoir acheter un faux passeport népalais et financer son voyage jusqu’en France. Mais même une fois leur situation administrative régularisée, trouver un emploi et un logement relève du parcours du combattant. Les Tibétains qui n’ont pas de famille en France se retrouvent donc sur le camp.

 

« LE PRÉFET EST PERSUADÉ QU’ON ALIMENTE UNE FILIÈRE D’IMMIGRATION .» GÉRALD CASSON, MEMBRE DE LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME (LDH) – SECTION CONFLANS SAINTE-HONORINE

 

L’État ne les aide guère. Sommés le 11 octobre par le  Tribunal administratif de Versailles de procéder à l’installation d’infrastructures sanitaires sur le camp, les services préfectoraux d’Île-de-France et des Yvelines n’ont rien entrepris en ce sens. « Le préfet est persuadé qu’on alimente une filière d’immigration » souffle Gérald Casson, membre de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) – Section Conflans Sainte-Honorine, qui soutient les Tibétains dans leurs démarches juridiques. Le 22 octobre dernier, la LDH a déposé un recours devant le juge des référés du Conseil d’État pour faire appliquer le jugement rendu en première instance et exiger « la mise à l’abri de tous ».

Cette incurie des pouvoirs publics français ne semble ni décourager les Tibétains de venir, ni entamer la solidarité au sein de la communauté. Entourée de ses élèves, dans la salle Jean Aicard, Phunkyi est déterminée à ne pas baisser les bras. «On doit se soutenir. La France ne peut pas aider tout le monde » sourit-elle en haussant les épaules.

 

[1] Son prénom a été modifié afin de protéger son identité et celle de sa famille restée au Tibet.

 

Articles connexes

La Perm’ Belleville, le phare associatif qui fait des vagues

François Chagnaud

A Avron, les 400 Coop pensent leur magasin participatif à petite échelle

Tiphaine NIEDERLAENDER

« Elles ont les larmes aux yeux à la fin de la journée »

vboiteau