Image default
A la une Bouger les lignes

Avec des pochoirs, Nous Toutes se réapproprie la rue

Mardi 22 octobre, des militantes du collectif Nous Toutes pour l’égalité entre les femmes et les hommes ont mené une action nocturne de pochoirs dans Paris. Une façon de se reconquérir la rue où les femmes se sentent en danger et d’appeler à la mobilisation le 23 novembre. Reportage entre Belleville et le Père-Lachaise.

Une soixantaine de militantes vêtues de couleurs sombres et de gants sont réunies à la Cité de l’égalité, dans le VIe arrondissement de Paris. « La rue est à Nous Toutes », « Demain ne sera pas sans Nous Toutes », « Stop aux violences sexistes et sexuelles ». Les pochoirs sont accumulés sur le sol. Dans quelques minutes, ils seront pris d’assaut par les militantes de l’action pochoirs du collectif Nous Toutes

Âgées de 20 à 40 ans, elles écoutent les consignes de Camille, l’une des organisatrices de l’action. « On se concentre sur les trottoirs. Il n’est pas question de taguer les murs », rappelle-t-elle. En effet, le code pénal prévoit une amende maximale de 3 750€ pour avoir « tracé des inscriptions, des signes ou des dessins sans autorisation préalable sur les façades et les voies publiques ». Camille conseille : « si un policier vous arrête, dites-lui que vous ignoriez que c’était interdit et que vous cessez. On s’arrangera pour les amendes, sauf si vous frappez un agent. » Elle poursuit : « visez les endroits où il y a beaucoup de passage, devant les arrêts de bus, les bouches de métro et les établissements scolaires. » Les militantes se répartissent en groupe de trois, « pour plus de sécurité », précise Camille, et s’emparent de deux bombes : une blanche et une violette, les couleurs de Nous Toutes. Dernière consigne, il faudra compter le nombre de pochoirs réalisés.

 

Traky fait un pochoir sur le boulevard de Belleville. Crédits : Selma Riche.

 

« On ne devrait pas avoir peur »

 

Devant la Cité de l’égalité, les petits groupes s’éparpillent à travers toute la ville. Le groupe de Traky* se dirige vers Belleville. À 34 ans, la jeune femme participe pour la première fois à une action pochoirs de Nous Toutes. L’année dernière, elle a pris part à une action de collages avec la Clit Revolution, une webserie féministe. « On en avait collé sur le mur d’un immeuble situé côté rue et le propriétaire s’était énervé. Il était virulent. Sa femme était plus supportrice, raconte-t-elle.Il y a toujours des réfractaires, des gens à l’ancienne. »

Traky s’engage pour faire évoluer les mentalités. « Quand on sort, on se sent toujours obligées de faire attention, de serrer nos clefs dans le cas où il faudrait se défendre, explique-t-elle. Depuis quelques années, je me dis qu’on ne devrait pas avoir peur. L’action pochoirs est un moyen de se réapproprier la rue, où nous, les femmes, ne sommes pas forcément à l’aise. » L’un des pochoirs indique : « le 23/11, la rue est à Nous Toutes ». Ce jour-là, le collectif organise une marche contre les féminicides et les violences sexistes et sexuelles à Paris. « Je pense que je vais y aller », confie Traky. Au cours de la soirée, deux couples s’arrêtent devant elle pour l’interroger sur le 23/11 et ce qu’est Nous Toutes. La jeune femme explique l’action pochoir puis la mobilisation. Elle récolte des sourires, des encouragements, des moqueries aussi.

 

Le pochoir « Ras le viol ! » sur un trottoir près du métro Ménilmontant. Crédits : Selma Riche.

 

« La rue devrait être à tout le monde »

 

Un passant interpèle Traky devant la station de métro Ménilmontant. « Tu crois vraiment que des pochoirs peuvent changer quoique ce soit ? », rit-il, en lisant le pochoir « Ras le viol ! ». Traky lui fait remarquer qu’il n’y a rien de drôle à propos du viol, ce à quoi l’homme rétorque, en s’éloignant, qu’elle pourrait au moins lui sourire. « C’est pour les connards comme ça qu’on se bouge, s’emporte-t-elle. C’est là que tu réalises le privilège qu’ont les hommes de ne pas avoir à se soucier de l’environnement dans lequel ils évoluent. Ce type vient parler à trois femmes, la nuit, quand nous, on serait incapables de venir parler à trois hommes ». Pour Traky, cette action pochoir doit « permettre aux hommes de se rendre compte de ce privilège. » Elle insiste : « La rue devrait être à tout le monde. La réappropriation de l’espace public passe par notre présence via les pochoirs. »

 

Certains pochoirs rappelle la loi, comme celui sur les frotteurs dans les transports en commun. Crédits : Selma Riche.

Le troisième pochoir de Traky porte l’inscription « Frotteur 5 ans / 7 500€ ». « Ce message est nouveau, il me plaît beaucoup », estime-t-elle. Comme plus de 260 000 femmes selon une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, Traky a déjà été victime de frotteurs dans les transports en commun. « Avant, je n’avais jamais pensé à porter plainte. Je m’étais même déjà dit que c’était ma faute », raconte-t-elle. Maintenant, c’est différent. « Si ça m’arrive demain, c’est fini pour lui. Je porte plainte et je ne le lâche pas. »

Vers minuit, Traky décide de rentrer chez elle. Elle a réalisé 40 pochoirs disséminés entre Belleville et le Père-Lachaise. Ils s’ajoutent aux 1200 effectués par les militantes dans la capitale cette nuit.

*Le prénom a été changé.

Selma Riche

Articles connexes

L’art les yeux fermés

ldaveiga

À l’US Paris XI, le football féminin attend une dernière passe décisive

Thomas Chammah

Au marché Saint Pierre, du tissu pour toutes les coutures

Lara Rinaldi