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À Dauphine, des toilettes au parfum politique

Réputée pour son master en finance, l’université Paris-Dauphine cache, derrière certaines portes de ses toilettes, des tags et autres stickers aux revendications politiques antisystème et d’extrême gauche. Pendant deux semaines, nous sommes allés les découvrir et tenter de comprendre ce qu’ils font là.

Un couvercle de chasse d’eau, un coin de miroir, un porte papier-toilette… autant de recoins insolites pour communiquer des messages. Dans les WC de l’université Paris-Dauphine, ils sont les espaces de prédilection pour l’expression de revendications politiques antisystème et d’extrême gauche. Selon Sabine Maje, vice-présidente de l’université, ces inscriptions sont « anecdotiques et conjoncturelles et n’ont lieu que durant des périodes d’élections ou de mouvements étudiants. »

Mais après un tour des toilettes de la structure durant le mois d’octobre 2019, certains messages semblent avoir échappé à l’administration. Au deuxième étage, un cache-papier toilette arbore par exemple un tag qui scande : « l’État envers nous a des dettes ». Au sixième, au cœur de la bibliothèque universitaire, un sticker rouge « La France Insoumise » détonne du carrelage clair des murs. Et même à l’approche des bureaux administratifs, au sein de l’aile P, deux autocollants dont les déchirures témoignent des tentatives du personnel de s’en débarrasser, déclarent : « Refugees Welcome ». Sous l’un d’eux, un autocollant « action antifasciste » se cache.

 

De nombreux stickers, anonymes, sont collés sur les murs des toilettes de l’université Paris-Dauphine. TIPHAINE LEPROUX

 

« Les toilettes, c’est très efficace pour faire passer un message. On est seul, on se pose, on s’arrête »

Ces exemples de messages antisystème ou engagés politiquement à l’extrême gauche peuvent faire face à quiconque se rend dans l’endroit incontournable des toilettes. Et c’est bien toute la stratégie de la démarche. « Dans le milieu militant, et particulièrement de gauche, les toilettes sont un endroit énormément utilisé », raconte Armin Gholami, ex-président de l’UNEF, le syndicat étudiant de Dauphine, classé à gauche. Dans certains WC, il faut se boucher le nez ou tenter d’éviter de toucher la cuvette avec sa peau en constatant la saleté des lieux. Mais une fois la porte fermée, « c’est très efficace pour faire passer un message. On est seul, on se pose, on s’arrête », déclare Armin Gholami.  

On s’arrête et on est surtout anonyme. Une aubaine pour les auteurs des messages. « Les tags ou autocollants ne sont jamais signés ou rattachés à des entités identifiées au sein de Dauphine, c’est donc impossible pour l’administration d’avoir un responsable », souligne Clément Rochon, ex-vice-président étudiant de Dauphine en 2016. Sabine Maje, de son côté, déplore être « incapable d’identifier les étudiants qui font ça » mais veille au nettoyage, quand ils sont repérés par la direction immobilière, des tags et graffitis. Les services en charge de vérifier l’état des toilettes n’ont pas les moyens de pouvoir enquêter pour démasquer les auteurs. Et quand bien même ils le pourraient, difficile de prouver qu’un étudiant est à l’origine d’un message. Armin Gholami l’explique : « si à l’UNEF, j’allais coller des stickers dans les toilettes, personne ne pourra prouver que c’est moi. »

 

Certains stickers invitent à rejoindre des mouvements comme l’union des gauches de Dauphine. TIPHAINE LEPROUX
Groupuscule engagé et dissidence individuelle, alliés au même combat

Même si ces étudiants n’ont jamais été identifiés et sanctionnés, des profils ressortent. Armin Gholami en a déjà croisés quelques-uns. Pour lui, il existe d’abord des militants qui agissent dans un cadre organisé. « Pour La France Insoumise par exemple, les étudiants militants ont la capacité d’aller au siège du parti, de demander des stickers en expliquant ce qu’ils vont en faire, et de les coller à Dauphine ensuite. » La démarche est réfléchie et vise à déclarer : « vous n’êtes pas tout seul, rejoignez-nous », ajoute-t-il.

Dans les toilettes de l’amphithéâtre 11, un autocollant déposé sur la cuvette relevée nous incite à rejoindre le mouvement « l’union des gauches de Dauphine ». Rouge, il arbore deux mains qui s’enlacent. Clément Rochon a personnellement rencontré l’étudiant à l’origine de ce mouvement. Il se rappelle la remarque de son interlocuteur qui organisait souvent des collages à Dauphine : « il me disait qu’il fallait ouvrir les yeux des dauphinois. »

Pour l’ex-vice-président étudiant, la plupart des militants qui agissent de manière organisée n’étudient pas à Dauphine depuis la première année mais entrent dans la fac en troisième année ou en master dans des filières de sciences sociales. En constatant toute la place qui existe à Dauphine pour faire passer leurs messages militants, ils veulent « conquérir ce terrain nouveau ».

 

Des étudiants anarchistes et anticapitalistes sont les auteurs de messages revendicatifs. TIPHAINE LEPROUX

 

S’imposent aussi des étudiants anarchistes et anticapitalistes à la démarche beaucoup plus individuelle. Armin prend l’exemple de Pierre*, un ancien ami antifasciste. Il y a deux ans, il écrivait dans les toilettes des messages anarchistes ou collait des autocollants trouvés dans des manifestations. Vient à l’esprit un message vu plus tôt, sur les murs bleus immaculés d’une toilette du deuxième étage. Une écriture ronde au feutre noir défend « le communisme doit être l’État de la société, l’anarchie son principe ». « La volonté est moins militante, mais plus revendicative et à l’inverse des groupes organisés, ces étudiants ne sont pas du tout dans une démarche constructive », poursuit Armin. Avant d’ajouter : « le message d’un Pierre c’est plutôt “je suis là, je me cache et j’existe dans cette fac pourrie“. »

Force présentielle dans l’indifférence politique de Dauphine

Quand on croise des étudiants dans les toilettes du deuxième étage aux couleurs murales vertes, la plupart concède que ces messages les laissent indifférents. Il est même parfois difficile de leur faire émettre une position dessus tant le désintérêt est grand. Annaëlle Gabaï, étudiante en master finance trouve dans ces tags une simple distraction. « Ça m’amuse de les lire mais souvent quand je vois des messages communistes, je me demande juste ce que ça fait là », déclare-t-elle. Coralie Sberro, étudiante en management n’y prête pas une grande attention non plus mais comprend leur présence : « je n’ai jamais eu l’idée de taguer parce que je ne suis pas hyper politisée mais si j’étais très engagée politiquement, c’est un truc que je pourrais faire. »

Les stickers aux revendications d’extrême gauche sont variés dans les toilettes mais la plupart des étudiants de Dauphine y sont indifférents. TIPHAINE LEPROUX

« Quand dans la journée tu croises six tags et stickers, même si tu t’en fous, tu dois quand même te demander qui fait ça et pourquoi »

 

Comme Coralie, beaucoup d’étudiants à Dauphine n’ont pas d’appétence particulière pour la politique. Clément Rochon, qui est aussi l’ancien président d’Esprit Dauphine, la fédération étudiante de l’université, constate cette indifférence chaque année au moment des élections étudiantes. « Voter pour une liste ne fait pas partie du centre d’intérêt des étudiants, ils viennent à Dauphine pour le diplôme et l’ambiance associative sympa, c’est tout », observe-t-il. Dans cette ambiance centre-droit et « Macron-compatible » comme l’explique Armin Gholami, règne un questionnement sur l’impact de ces tags. Pour Nicolas*, étudiant en master, « leur but n’est pas d’aller convertir une personne complètement apolitique mais la présence de ces messages fait qu’on en parle, qu’on s’interroge. » Clément Rochon complète : « quand dans la journée tu croises six tags et stickers, même si tu t’en fous, tu dois quand même te demander qui fait ça et pourquoi. Ça fait travailler. »

Même s’ils laissent indifférents la majorité des étudiants, ces tags marquent. La stratégie est présentielle et cherche à rendre compte de l’existence de ces positions politiques ou « convaincre les déjà convaincus », insiste Armin Gholami. Ils correspondent toutefois à une minorité d’étudiants. Clément Rochon en rit : « je crois que j’ai vu plus de stickers de l’union des gauches que de membres du groupuscule ». Mais la détermination de ses auteurs ne semble pas disparaître. Le phénomène non plus.

 

*Le prénom a été modifié.

Tiphaine Leproux

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