Image default
A la une Dans les grandes lignes Pêche à la ligne

Les habitants de Château Rouge excédés par la prostitution

Au cœur du XVIIIème arrondissement de Paris, le quartier de Château Rouge à deux pas de Barbés, subit la prostitution depuis des années. Riverains et commerçants, partagés entre résignation et colère, ont accepté de témoigner.

Tous les soirs, dans la rue Dejean (XVIIIème), c’est le même manège. A la fermeture des derniers commerces de cette rue très animée, les prostituées regroupées aux angles de la rue Poulet et de la rue des Poissonniers prennent possession des trottoirs. Aziz*, barman du café Le Titanic, veille à ce qu’elles ne s’installent pas devant son établissement à la tombée de la nuit. Derrière son comptoir, entre deux cafés servis aux clients matinaux, il explique: «Je veux pas la merde devant chez moi. Mais dès que je ferme, elles viennent aussitôt… Y a rien à faire».

Sur le trottoir d’en face, Juju*, employé de boucherie témoigne: «Elles sont là tous les jours. Plus le soir que la journée, mais on les voit. Parfois elles vont à l’hôtel à côté, mais sinon elles repèrent le digicode des immeubles pour rentrer dedans et faire leur chose.» Il pense à Mme Bouvier, une ancienne employée de la boucherie à la retraite et habitante au bout de la rue. «Elle nous raconte que c’est tout le temps. Dans le couloir, les filles le font.»

Rencontrée dans son appartement, Mme Bouvier expose le quotidien des habitants de l’immeuble: «On tombe régulièrement sur des préservatifs. Mon fils l’été dernier rentrait tard à la maison. Un jour, il est carrément tombé sur une dizaine de personnes en train de faire une partouze!». Dernièrement, il a fallu changer le code d’entrée pour que la situation s’améliore dans les parties communes. Malgré les nuisances causées, l’habitante n’en veut pas trop aux responsables: «se sont des pauvres filles. Je les plains quand même».

La prostitution s’amplifie

Certains habitants du quartier, exaspérés par l’état du quartier, se sont regroupés au sein d’associations. Yveline Piarroux est représentante de l’une d’entre elles, La Vie Dejean, qui regroupe environ 150 membres. Elle a pu obtenir, ce qui est rare, la condamnation de l’Etat français et de la mairie pour leur carence en matière de police et de salubrité publique. «À l’époque de la constitution du dossier, c’est surtout les vendeurs à la sauvette qui embêtaient l’association. Les prostituées ne sont arrivées en masse qu’un ou deux ans après le début de nos démarches juridiques.» La situation ayant peu évolué le collectif envisage de lancer une nouvelle procédure qui pourrait inclure les actes de prostitution. «Mais rien n’est décidé» tempère Mme Piarroux.

Pour cette riveraine de longue date, le tapinage pose une série de trois problèmes. Le premier est d’ordre moral: «Voir ces filles assises sur du carton, c’est gênant, on n’est pas heureux pour elles, elles travaillent dans des conditions atroces, par tous les temps et sont exploitées. Parfois, on peut les apercevoir entre deux poubelles vertes avec leurs clients…» Le deuxième problème est la nuisance sonore que génèrent les prostituées. Elle les évalue à une cinquantaine rien que dans la rue Dejean, qui ne fait que 70 mètres de long. «Elles parlent fort, rient, chantent ou crient entre elles. Il y a fréquemment des rixes dans la rue.» Le troisième problème provient de leur intrusion quotidienne dans les immeubles. «Lorsque l’hôtel ne les accueille pas, elles couchent dans les halls pour être à l’abri des regards et des policiers. Moi-même j’en ai croisé dans mes escaliers.»

La police impuissante

Torchon à l’épaule, Aziz* s’étonne: «Je ne comprends pas… l’action de la police est inutile. Il faudrait qu’ils viennent par centaines pour changer la situation». Et pour cause ! Depuis la réforme de la loi Prostitution d’avril 2016, fini le délit de racolage. Seul l’achat d’actes sexuels est interdit. Les policiers sont contraints d’interpeller les clients en flagrant délit d’échange d’argent, ce qui survient rarement, car ils manquent de moyens. «La pénalisation du client ne fonctionne pas!» reconnaît Nadine Mézence, adjointe à la mairie du XVIIIème chargée de l’égalité Homme/Femme. Juju*, vêtu de son tablier blanc taché de sang, renchérit: «Les prostituées s’en vont quand les policiers arrivent, mais reviennent 10 minutes après».

La situation s’améliore toutefois selon la représentante de La vie Dejean: «La reprise en main de la ZSP (Zone de Sécurité Prioritaire) par le préfet Delpuech [remplacé par Didier Lallement, depuis le 21 mars 2019] a fait le plus grand bien au quartier.» Et les effets sont visibles selon elle. «Quand les forces de l’ordre sont accaparées par les manifestations des gilets jaunes, on voit hélas clairement la différence». En dépit des progrès, le commissariat du XVIIIème arrondissement et ses deux ou trois voitures pour 800 fonctionnaires manque de moyens humains et matériels[1]. Quant à la mairie d’arrondissement, faute d’avoir le moindre pouvoir de police, elle aimerait que la mairie centrale mette sur pied un plan pour lutter contre la prostitution, qui lui donnerait plus de moyens.

 

*Les noms et prénoms ont été modifiés

[1]La préfecture et les commissariats alentours n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Articles connexes

On a testé pour vous: le MMA à Paris

Etienne Dujardin

Au marché Saint Pierre, du tissu pour toutes les coutures

Lara Rinaldi

Mamadou Yaffa : des photos pour rassembler le 18e

Marion Pépin