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Aux Plateaux Sauvages, la culture s’ouvre aux migrants

Pendant 3 mois, les apprenants d’un cours d’alphabétisation du XXe arrondissement ont suivi un atelier théâtre, animé par le collectif Les Bâtards Dorés, l’occasion pour eux de s’approprier le lieu culturel. Récit de ce projet, de la genèse au bilan.

«C’est comme un laboratoire, filmé sur deux séances», Manuel Severi s’avance face aux deux rangées de chaises, installées dans une salle de danse un peu sombre des Plateaux Sauvages. Le comédien a travaillé pendant trois mois avec les migrants de l’association Autremonde, située rue de la Mare, dans le XXème arrondissement, à quelques pâtés de maisons du centre culturel. De ce projet est né un film, à la croisée du documentaire et de l’auto-fiction.

Ce vendredi 22 février est le soir de la grande projection et la petite salle a pris des airs de croisette. Au premier rang sont fièrement installés Ismail, Mohammed et Ansoumane. Les trois hommes ont participé à l’atelier théâtre de fin novembre à début mars et s’apprêtent à montrer le résultat aux spectateurs qui ont fait le déplacement : des amis, des collègues, des bénévoles de l’association…

Soudain, la lumière s’éteint et leurs visages disparaissent des sièges pour apparaitre en grand sur l’écran. Quelques scènes de répétitions filmées et des portraits en gros plan, silencieux, puis parlants.

Les Plateaux Sauvages ont noué ce partenariat avec l’association Autremonde, qui œuvre pour l’insertion des personnes en situation d’exclusion et de migration, en 2018. Mais le projet ne débute véritablement qu’en septembre. Le lieu culturel accueille alors chaque semaine des cours de FLE (Français Langue Etrangère) en même temps que quatorze compagnies porteuses de différents projets de création. «On choisit des artistes parce qu’ils ont envie de transmettre. C’était le cas des Bâtards Dorés. Ils souhaitaient s’approcher d’un public comme celui d’Autremonde.», nous confie Angela Ferramosca, la chargée des ateliers et des relations avec le public des Plateaux Sauvages.

Quatre apprentis comédiens

Au total, quatre hommes ont suivi l’atelier jusqu’à la fin. El’il, un homme petit au physique assez menu, toujours le sourire aux lèvre, vient du Soudan, où il était agriculteur. Il comprend l’anglais mais peine encore avec le français, ce qui rend les discussions difficiles et les situations parfois désopilantes pendant les ateliers. Souvent, d’autres participants lui traduisent en arabe, dont Mohammed.

Ce dernier a quitté l’Algérie et ne veut plus en entendre parler. Quand on évoque les manifs contre Bouteflika, il le dit clairement : il n’a pas d’avis là-dessus. Ce qu’il garde de son pays, c’est un amour inconditionnel pour le football et un soutien sans faille pour le MCA, Mouloudia Club d’Alger.

Ansoumane, lui, ne parle pas beaucoup de son pays natal, le Sénégal. Avant de rejoindre l’atelier, il avait déjà fait quelques pas sur scène. En 2014, il quitte son pays pour rejoindre l’Italie. Pendant trois ans, il habite Venise, dont il a gardé quelques photos — ambiance carte postale — sur son téléphone. Là, il débute le théâtre dans une association. Sur scène, il parle bambara et chante des chants traditionnels sénégalais. Aujourd’hui, il manie couramment l’italien et ne dit jamais qu’il a vécu à «Venise» mais à «Venezia» : «J’ai appris grâce au théâtre, en parlant avec des comédiens et des visiteurs.», affirme-t-il.

Il y a enfin Ismail, la soixantaine, le plus âgé de la troupe. Comme Mohammed, il est algérien. Béquille à la main, il se déplace parfois difficilement. Le théâtre, justement, lui permet de garder la forme. Son français est impeccable, si bien que je me demande encore comment il s’est retrouvé dans ce cours d’alphabétisation dédié aux débutants.

Du corps à la parole

Les quatre acteurs du projet rassemblés fin novembre, tout a commencé par un jeu. Un jeu au sens ludique du terme : une ronde et des mouvements de bras. Les Bâtards Dorés consacrent les premières séances au corps. Les participants sont invités à marcher les yeux fermés dans la salle, guidés par un partenaire. Allongés au sol, ils laissent aller leurs corps à la musique et dessinent des formes au sol avec leurs mouvements.

Au fil des séances, sont ensuite venues les premières improvisations, hésitantes. Un vendredi, les quatre comédiens en herbe doivent simplement déposer une missive dans une boite aux lettres. Sans parler, leurs corps sont censés laisser voir ce que contient la lettre et leur appréhension, leur impatience, ou leur joie à l’idée de la déposer dans la boite. Mais le rapport scène/spectateur est intimidant et les comédiens peinent à se laisser aller à leurs émotions.

Janvier 2019, à quelques séances de la présentation publique, Mohammed, Ansoumane et Ismail sont filmés par les deux comédiens pendant leur improvisation. © AGM

Puis un jour, nait une improvisation collective autour du meurtre d’un riche bourgeois par ses domestiques. Une histoire de montre volée. La mayonnaise prend. Cette histoire c’est la leur et ils la portent sur scène avec une plus grande facilité. Filmés et sans ce rapport comédiens/public, leur jeu se libère. Ils s’amusent. Mohammed joue l’avocat d’El’il et lui traduit en arabe ce qu’Ismail — bien campé dans son rôle de juge— lui demande en français. Parfois, certains mots de cet arabe soudanais échappent à Mohammed, ce qui rend la situation cocasse.

«Vous pouvez devenir un coupable !» lance Ismail d’un ton intimidant pendant l’improvisation. En quelques minutes, il bluffe toute la salle. En Algérie, sa sœur est juriste. Il maitrise à la perfection le vocabulaire de la justice mais dit « monture » à la place de « montre ». Souvent, le jeu s’arrête. Les comédiens demandent certains mots de vocabulaire. Ce soir-là, Ismail demande : « Comment on dit «tais-toi» ?».

Un groupe difficile à constituer

Mais certains soirs, les deux comédiens de la troupe et la bénévole de l’association sont plus nombreux que les participants. L’atelier avorté se transforme alors en un verre, un café pris dans le bar du coin. Un vendredi, Mohammed vient seul. Impossible de faire du théâtre. Le cours prend alors une autre tournure. Ça parle football. Rapidement, il montre aux deux comédiens des vidéos de chants de supporters du MCA, repêchées sur Youtube.

«Le nombre de participants était insuffisant pour créer une émulation. Nous étions conscients de cela au moment de construire le projet, mais nous n’avions pas imaginé qu’à certains moments il n’y aurait qu’une seule personne à l’atelier.», nous apprend Angela. Le nombre de participants a en effet été une problématique centrale de l’atelier. «Le problème de ce type de public c’est qu’on ne peut pas être certain de sa présence régulière. Pour des raisons personnelles liées à leur situation ou à leur travail, les participants ne peuvent pas toujours se libérer. Mais on a peut-être aussi eu du mal à communiquer autour de cet atelier.»

Mais la chargée des ateliers tire néanmoins de cette expérience un bilan positif : «Ils ont pu sortir de leur case d’élèves de FLE [Français Langue Etrangère, NDLR]. Le rapport avec la troupe était horizontal plutôt que vertical. Ils pouvaient vraiment apporter quelque chose d’eux.». D’ailleurs comme elle le précise : «De toutes façons l’enjeu n’était pas quantitatif. Maintenant les quatre participants réguliers connaissent la maison et c’est un peu chez eux. L’objectif des Plateaux Sauvages est justement de faire en sorte que le public s’empare du lieu et se l’approprie

« On a appris la communication artistique. »

Du côté des participants, l’écho est tout aussi favorable. Vendredi 22 février, dans le grand hall des Plateaux Sauvages, Ismail et Ansoumane discutent de leur expérience théâtrale à quelques minutes de la projection. «J’aime beaucoup faire du théâtre» lâche Ansoumane. «C’est un grand acteur !», répond Ismail.

En un sourire, ce dernier se souvient de ses premières séances : «Au début j’avais de l’appréhension, c’était la première fois que je faisais du théâtre. C’est normal, le début est toujours timide, comme quand on fréquente un homme. On a appris la communication artistique. Les gestes, ça parle ! Avant, je ne savais pas qu’on pouvait communiquer avec l’art.».

Pour lui, la pratique du théâtre avait également une dimension spirituelle : «Dieu a donné un don à chacun d’entre nous. En faisant du théâtre, on découvre notre don.» Et de conclure : «Ça m’a permis de créer du lien et de m’intégrer à la société française.»

Apolline Guillerot-Malick

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