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Au Point éphémère, les disques lèvent le poing

Chants de lutte internationaux ou communautaires, discours de leaders antiracistes ou ouvriers. « Disques en lutte » réunit au Point éphémère des centaines de pochettes d’album qui éclairent les mouvements sociaux et culturels des années 60 et 70 à travers le monde.

Ce sont de simples morceaux de carton imprimés. Ils représentent plus de vingt années de luttes sociales, placardées au mur, immortalisées sur les pochettes des disques. Guillaume venait boire un verre avec un ami quand il est tombé sur l’exposition. « Je savais que les vinyles pouvaient porter des messages politiques, mais pas à ce point », avoue le jeune homme, pourtant collectionneur de disques. Rocé, rappeur et DJ engagé, est parvenu à rassembler les pièces de ce puzzle. Il leur a rendu hommage une première fois l’année dernière, dans la compilation Par les damné.e.s de la terre – des voix de lutte 1969-1988. Méli-mélo de discours, de morceaux traditionnels des peuples revendiquant leur identité, et de chants d’ouvriers.

Méli-mélo, c’est aussi le terme qui nous vient à l’esprit lorsque l’on parcourt les murs du hall du Point éphémère. Du béton haut sur plus de trois mètres, parsemé des carrés cartonnés. Plus ou moins stylisés, certains rappellent les sérigraphies utilisées dans les tracts et les affiches de l’époque, à la manière des dessins de Mai 68 devenus cultes, ou des représentations bédéesques des activistes du Black Panther Party aux Etats-Unis. Certains motifs reviennent : poings levés, silhouettes de célébrités, drapeaux de pays, photos historiques, etc. En divisant l’exposition en trois espaces, Rocé choisit de se pencher sur certaines luttes : pour les émancipations africaines et afro-américaines, contre l’impérialisme, pour les droits des ouvriers, paysans, femmes et immigrés en France.

Pochettes de disques militants pour demander la libération d’Angela Davis.

 

Icônes militantes

Ainsi les visages de quelques figures engagées planent sur l’ensemble de l’exposition. Des figures attendues, comme Malcolm X, Martin Luther King, ou Angela Davis, l’avocate féministe noire qui avait été arrêtée en 1971 dans un contexte de répression des mouvements noirs. Accusée d’avoir organisé une prise d’otages, elle avait été libérée et acquittée grâce à la vente de vinyles activistes. Les associations de soutien avaient levé des fonds pour sa libération, en montant des spectacles et en vendant les enregistrements, y compris en langue française. Le tribunal américain n’avait pas résisté à la pression internationale des groupes militants qui mettaient en évidence les preuves à sa décharge.

D’autres figures sont moins évidentes, moins célèbres de ce côté de l’Atlantique, plus contestées. Huey Newton est de celles-ci. Ses discours sont gravés dans les sillons de quelques vinyles. Co-fondateur charismatique du mouvement Black Panther, célèbre pour ses longs discours sur la lutte des afro-américains, il a été incarcéré jusqu’en 1970 pour l’assassinat d’un policier. Les événements avaient d’ailleurs inspiré le film documentaire Black Panther à Agnès Varda. Il y a aussi la sud-africaine Miriam Makeba. Chanteuse, militante panafricaine, exilée politique, elle a chanté dans plusieurs pays pour fédérer autour de la question noire.

Plus sobrement illustrés, des enregistrements de discours d’Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, deux fondateurs du mouvement de la négritude, courant littéraire et politique décolonialiste des années 1940. Edités par le label des Archives sonores de la littérature noire, les disques ont permis d’immortaliser leur pensée et de la propager.

Vestiges d’une effervescence intellectuelle

Il y a aussi les hymnes ouvriers repris dans les usines en France. Les classiques de Dominique Grange édités par Expression spontanée, label soixante-huitard qui cherchait à fédérer les luttes par la chanson française, elle-même interprétée par des artistes simples, réalisée avec les moyens du bord. Ces disques français témoignent d’une grande solidarité, entre ouvriers notamment, mobilisés pour la conservation de leurs droits ou contre les fermetures d’usines. Une fraternité qui ne se limitait pas aux Français, les disques servaient aussi à récolter des fonds pour les associations de travailleurs immigrés.

L’exposition « Disques en lutte » permet à l’effervescence d’une époque de refaire surface. Une époque où les luttes pour la décolonisation, pour les droits des femmes ou des minorités faisaient naître des mouvements artistiques au-delà du politique. Elle permet aussi de mieux comprendre les liens entre des revendications aussi éparses qu’éloignées géographiquement, et montre comment s’est construit une revendication commune entre opprimés. Revendication renforcée par un patrimoine enrichi théoriquement et culturellement par les penseurs de l’époque, les militants anonymes et les artistes que l’on retrouve sur les pochettes.

Exposition gratuite « Disques en lutes – ce que les pochettes nous disent », présentée par Rocé et Hors Cadres. Au Point éphémère, 200 quai de Valmy, Xe arrondissement, station Jaurès.

 

Paul Ricaud

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