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Le voguing se démocratise à la Mona

La Mona est la soirée voguing mensuelle de la Bellevilloise. Un évènement qui a lancé à Paris il y a 11 ans cette danse inspirée des poses de mannequins dans les magasines. Un public un peu plus large chaque mois y découvre le voguing et la culture « ballroom » de la communauté queer afro-américaine.

Les beats deviennent de plus en plus distincts au fil de la descente. Au bout de l’escalier, tournez à gauche, poussez les deux lourds battants de bois. Les spots colorés vous aveuglent : une lumière tour à tour rose, bleue, verte, violette, orange… Au milieu de la salle, le runway, un large carré qui constituera la scène du « ball », est délimité par les spectateurs eux-mêmes, assis par terre avec leurs bières.

Sur l’estrade, cinq sièges vide attendent le jury. Caché dans la semi-obscurité, l’immense silhouette de Kiddy Smile, star du voguing français, veille sur les deux DJ de la soirée. 

Il est presque 22h30 à la Bellevilloise quand Matyouz, le MC ou « speaker » du ball, prend le micro. De la pointe de sa cape au bout de ses lunettes, il est tout de noir vêtu. Le « dance contest » était prévu pour 21h, mais par accord tacite, le public est arrivé avec une heure de retard. Les vogueurs ont eu le temps de se préparer : tenue, maquillage, tout est très recherché.

La danse d’une communauté

Le voguing émerge à Harlem dans les années 50. Les drag-queen afro-américaines, discriminées au sein de la communauté LGBT, organisent leurs propres concours de beauté, à la frontière entre défilé de mode et battle de danse, où elles défilent en parodiant les élites blanches. Inspirée des postures de mannequins dans des magazines de mode tels que Vogue, la danse voguing se développe pendant la seconde moitié du XXe siècle dans les « balls » organisés par la communauté.

En France, la scène Ballroom parisienne est indissociable de la figure de Lasseindra Ninja. Arrivée en métropole en 2005, la guyanaise a découvert le voguing dans les boîtes de nuit new-yorkaises. Elle organise rapidement les premiers balls de la capitale. A la Mona, les queers noirs parisiens découvrent le voguing et ce « sentiment d’être libérés » comme le raconte Nick V, l’un des DJ qui a lancé la soirée à la fin des années 2000.

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Tout à coup, Matyouz s’empare du micro, « Laissez-moi vous présenter nos danseurs de ce soir ». C’est la « LSS », cérémonie de présentation des danseurs. Le MC « appelle les vogueurs qu’il a envie de présenter, ceux qui sont là, qui participent ou pas. Et ils nous montrent un peu ce à quoi on doit s’attendre ce soir. » nous explique TigerMelody, une waackeuse, danse cousine du voguing. Dans sa combinaison argentée, elle ressemble à une astronaute, dans le thème rétro-futuriste de la soirée.

Des vogueurs émergent de chaque côté du runway et enjambent le public pour se prêter à un tour de piste. Certains marchent en fixant le public avec dédain, d’autres se donnent à fond avec des drops, ces jetés au sol salués par les autres vogueurs par des « Ha !». Et puis il y a ce pas si caractéristique du voguing, le duck walk.

Un espace de liberté et de sécurité

Ils sont cinq garçons, en street-wear hyper-fashion, à s’avancer en même temps et scander un hymne que l’on ne comprend pas du premier coup. Ma voisine, habituée des balls, m’explique tout naturellement que c’est le nom de leur « house ». Les vogueurs, issus des quartiers défavorisés où l’homosexualité et la transsexualité sont mal vues, trouvent dans ces familles alternatives une sécurité et un espace où s’épanouir librement. Ils se soudent autour d’une « mother » qui les conseille, les forme et les soutient.

Les « houses », collectifs de dimension internationale, s’affrontent à chaque « ball » pour remporter des trophées et atteindre le rang de « legendary ». On compte entre autres la House of Xtravaganza, House of Balenciaga, House of Ninja, et la très parisienne House of Ladurée.

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Matyouz annonce la première catégorie : runway. Seuls deux participants se font connaître : Veronika (House of Ladurée) et Hanabi (Kiki House of Campbell, une « house » plus petite qui ne participe qu’aux compétitions « kiki », moins importantes, comme La Mona).

L’enjeu de la catégorie est simple : défiler comme un mannequin sur son podium. Veronika, une drag-queen aux cheveux blancs perchée sur talons aiguilles remporte le vote du jury qui la désigne vainqueur à l’unanimité.

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Runway Gang from the fab kiki House of Royalty by the legendary tantine @matyouz at the Birth Of Venus Kiki Ball by @quarterback.kennedy 💕 So happy and proud to be part of it 💖 Big love for this family 😍 @mariana_benenge @michelletsm_ My outfit by @maisonuandi 😍 My hair by @valeriemoate 💕 #kikihouseofroyalty #crownsup #vogue #vogueball #ballroom #runway #parisballroomscene #parisballroomtv #drag #dragart #dragqueen #dragmakeup #show #fierce #queen #dragparis #paris #frenchdrag #rpdr #rupaul #dragculture #instadrag #clubqueen #dragperfection #qwerrrkout #dragaholic #hailtothequeens @wowreport @heyqueentv @maccosmetics @kryolanofficial @makeupforeverofficial @dragparis @thedragseries @websterwigs @dragqueen_mania @dragaholic @dragofficial @thedragbible @localqueenpdx @hailtothequeens @welovequeens @thegaylocals @instabeeyou @dragqueens5000 @dragcoven @ill.muse @kuntymag

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La seconde catégorie de la soirée, Vogue Performance OTA (Open To All – Ouvert à Tous) accueille près d’une dizaine de « contestants ». Signe de l’ouverture de la culture ballroom, des femmes cisgenres, des blanc.he.s participent désormais à la compétition. Mais attention, le niveau est élevé : un grand blond dans une incroyable combinaison d’astronaute se fait « chop », disqualifier, ses poses lascives ne sont pas du voguing, il ne danse pas assez. 

Il est minuit passé quand Matiouz remet les prix aux gagnants de la soirée. Derrière les platines, Nick V change de style, d’un geste adroit il lance son premier son de house. Le ball s’achève, la salle s’est remplie. Les vogueurs restent et vont se mélanger aux noctambules de Belleville et Ménilmontant. La nuit va commencer.

Si vous êtes intrigués, voilà en bonus une scène de voguing du film Climax de Gaspar Noé, sorti en salles à l’automne 2018.

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