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Bouger les lignes

Au point éphémère : créations et esprit « keupon » au dernier salon de l’auto-édition

Au 200 Quai de Valmy, le Point Éphémère accueillait le temps d’un weekend le salon de l’auto-édition anti-Aufklärung. Un évènement original où créations et expérimentations s’épanouissent dans une ambiance héritée du mouvement punk.

Dans le bâtiment aux allures d’entrepôt désaffecté, un chant crié et saturé retient l’attention des visiteurs. Niché à quelques mètres du sol sur une passerelle rouillée, un homme d’une quarantaine d’années s’adonne à d’étranges expérimentations vocales sous les yeux ébahis des curieux. « C’est ça l’esprit de l’auto-édition : de la créativité à l’état brut, sans contraintes ni règles, c’est l’esprit punk d’abord ! », s’exclame Olivier Nourrisson, 50 ans, artiste et fondateur du salon de l’auto-édition anti-Aufklärung (“anti-Lumières“ en allemand), qui se tenait du 19 au 21 avril au Point Éphémère, à quelques pas de la station Jaurès. Sous la passerelle, particuliers et collectifs d’artistes exposent leurs œuvres auto-éditées dans les anciens locaux d’un magasin de bricolage.

Liberté de création et esprit « Do It Yourself »

Écrivains, dessinateurs ou passionnés d’arts : tous ont choisi d’éditer eux-mêmes leurs productions. « Cela nous permet de profiter d’une liberté totale de création », explique Brieg Huon, diplômé des Beaux-Arts de Rennes. Avec son collectif Les Repro de Léman, il récupère des textes et des images qui ne lui appartiennent pas et les édite sous une nouvelle forme. « Nous avons coupé des planches provenant de deux mangas Olive et Tom pour n’en former plus qu’un et raconter une toute nouvelle histoire », raconte-t-il. Pour le jeune artiste, l’auto-édition constitue la seule solution pour présenter son travail au public. « Aucun éditeur classique n’accepterait d’éditer notre travail parce que nous n’avons aucun droit sur les contenus que nous utilisons. »

 

Le salon : l’occasion pour artistes et visiteurs de discuter autour des créations. 

La touche punk de l’auto-édition se retrouve dans la démarche « Do It Yourself » ou « DIY », (« fais-le toi-même » en anglais). Adrien Fricheteau, artiste peintre et lui aussi membre des Repro du Léman revendique ce plaisir de tout faire soi-même : « L’auto-édition, c’est des idées, une imprimante et quelques agrafes, rien de plus ! » Cet esprit d’indépendance quasi-militant tient à cœur à Olivier Nourisson, le fondateur du salon. À la fin des années 1980, il édite des fanzines, très critiques vis-à-vis de l’art contemporain. « À l’époque, deux types de structures polarisaient et contraignaient la production artistique : les galeries privées et les structures publiques. Moi, je cherchais un entre-deux où les artistes pourraient s’exprimer avec une totale liberté. La solution, c’était l’auto-édition. »

« Aucune sélection »

Entre les imposants piliers en béton, le salon vit au rythme des va-et-vient constants des artistes désireux d’exposer leurs créations le temps de quelques heures. « Nous n’effectuons aucune sélection parmi les exposants », explique Antoine Lefebvre, co-organisateur de l’événement. « Le salon est conçu selon les principes de l’autogestion et de l’autorégulation », ajoute l’enseignant-chercheur en Sciences de l’Art. Sur les stands, artzines, faux journaux et affiches s’accumulent dans une drôle d’anarchie organisée et colorée. Cette ouverture totale plaît à Camille, membre des Aconits de Médée. Son collectif propose à n’importe qui de venir s’exprimer de manière artistique sur un thème donné. Les oeuvres sont ensuite éditées dans un magazine. « Nous ne nous reconnaissons pas dans les circuits traditionnels de diffusion de l’art. Un salon comme celui-ci nous permet de partager notre travail sans avoir à nous conformer à quoi que ce soit », confie la jeune femme.

Les Aconits de Médée exposent leurs artzines et autres impressions au regard des curieux.

Pendant qu’une partie des visiteurs profitent du soleil sur la terrasse longeant du canal Saint-Martin, d’autres discutent avec les exposants. Échanger autour des créations, c’est d’ailleurs l’autre motivation des artistes présents. « Le salon nous donne l’opportunité de rencontrer nos lecteurs et de leur expliquer notre démarche », confie Carole Gavaggio, responsable des éditions Joie Panique. Elle aussi publie un artzine. Curiosité et pédagogie font partie des maitres-mots d’Olivier Nourisson. Selon l’organisateur, « l’auto-édition est surtout un prétexte pour nouer des amitiés intellectuelles et artistiques », tandis que « l’objet n’est rien d’autre qu’une invitation à la discussion ».

« Année après année le salon perd un peu plus son côté anarchique »

Parmi les exposants, très peu parviennent à vivre de l’auto-édition. « Il n’y a aucun intérêt commercial à faire cela, assure Carole Gavaggio. Nos ventes servent uniquement à imprimer le prochain magazine. » Une philosophie que partage Olivier Nourisson pour qui l’autoédition n’est pas un choix par défaut : « Ces artistes ne sont pas là parce qu’ils n’ont pas trouvé d’éditeur classique. Il n’y a aucune frustration dans ce processus contrairement à ce que l’on pourrait croire. » Malgré l’absence d’objectifs commerciaux, l’écosystème est toujours aussi dynamique. Pourtant cette cinquième édition est la dernière. « Je ne veux pas que ce salon s’institutionnaliste. Années après années, il perd un peu plus son côté anarchique. C’est pourtant cela l’ADN de l’auto-édition », regrette le fondateur. Un énième acte de dissidence pour cet ancien punk de l’auto-édition.

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