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A la une Bouger les lignes

31 minutes sur la ligne 2 du métro parisien

Philippe* est conducteur de métro depuis près de 10 ans. De Porte-Dauphine à Nation, nous avons passé un trajet dans sa cabine.

“Pfiouuuuu”. Un mince filet de fumée sort de la cigarette électronique de Philippe, alors que la rame s’enfonce dans le tunnel sombre, tel le train à vapeur dans la mine. Casquette noire, barbe taillée de près et lunettes de hipster, Philippe n’a pas 40 ans.

Sa journée est minutée: il officie aujourd’hui de 11h44 à 18h11, par tranche d’une demi-heure de trajet. Il lui faut 31 minutes pour relier Porte Dauphine à Nation. C’est un rapide, Philippe. Quand c’est lui qui conduit le dernier métro, il arrive au terminus à 1h au lieu de 1h15. Ça arrange bien les voyageurs qui ont une correspondance, mais pas ses responsables, qui lui reprochent de finir trop tôt.

Ça fait du bien de voir le jour !

Après quelques années sur la 8, Philippe vient d’arriver sur la 2. Mais “le rêve de tout conducteur”, nous avoue-t-il, c’est la ligne 6, où il fait régulièrement des remplacements: “J’adore quand on est sur le pont Bir Hakeim et que le train plante. Là tu sors ton appareil et tu mitrailles de photos”. La ligne bleue marine est pourtant l’une des plus confortables à conduire: les rames datent de 2001, leur conduite est automatique, on ne sent pas la surcharge des usagers aux heures de pointe.

“Place de Clichy” entonne la petite voix du métro. Une femme toque à la porte. Brune, queue de cheval et piercing au sourcil droit. “Elle, elle est sur la 13, c’est une vraie bosseuse”, plaisante Philippe. Les deux collègues se connaissent. Chaque fois que Mireille* entame un trajet, elle monte avec le conducteur en service. “Assez souvent on tombe sur des collègues d’autres lignes et du coup on papote.”

Le métro émerge et la lumière inonde la cabine. Philippe lance: “Ça fait du bien de voir le jour !” C’est sur la portion extérieure de la 2 qu’il y a le plus d’affluence: de Barbès à Jaurès.

Big brother en fond sonore

Mireille descend à Stalingrad, la cabine est à nouveau silencieuse. On entend à peine le bruit des “170 tonnes de métal sur du métal”. De temps en temps, une voix retentit, comme étouffée par un talkie-walkie. C’est le poste de commande centralisé, ou “PCC” pour les initiés.

De son bureau RATP à Bastille, Big Brother surveille les allers et venues des rames. Ses instructions, un bruit de fond ininterrompu, sont entendues par tous les conducteurs de la ligne. Philippe n’y répond pas. “Nous on est un peu les yeux du PCC”, nous glisse un autre conducteur. Des yeux attentifs, qui en voient plus qu’on ne peut le penser…

“Les têtes qu’on repère”

À toujours faire les même trajets aux même horaires, il y a “les têtes qu’on repère” rit Philippe. Par exemple “un homme, habillé en femme! C’était pas du tout réussi. Il me lançait des bisous par la fenêtre. Un jour, il est venu me demander mon numéro. Je lui ai répondu: je ne donne jamais mon numéro aux inconnues, même si elles sont belles!”

Cachés derrière une vitre sombre, dans le confort de leur cabine, on méconnaît les conducteurs de métro. Pourtant que d’anecdotes ils ont à partager ! De ces intrus qui viennent uriner sur les rails, à ces jeunes qui “s’accouplent dans les niches” du métro, en passant par “la viande saoule que l’on ramasse le dimanche matin”. La dernière en date: un homme qui toque à sa cabine pour lui dire qu’il trouve inadmissible d’avoir attendu son train 6 minutes au lieu de 4.

Ce mardi après-midi, les quelques mètres carrés qui constituent la cabine de Philippe ont des airs de hammam. La fumée framboisée de la cigarette électronique se diffuse dans une chaleur intense. “Je suis frileux” rit-il en enfilant une doudoune sans manches.

Du calme à l’ennui

Avant d’arriver à Paris, il était mécanicien de bord sur des bateaux aux Antilles. En métropole, il est venu travailler dans un bureau. Mais rapidement,  il “en [a] eu marre des openspaces”. Alors à la fin des années 2010, il plaque tout et tente le concours RATP pour devenir conducteur de métro, rêvant d’un lieu “où [il] pourrait être tout seul tranquille, faire [sa] vie, en étant bien payé”.

Dans la cabine de la ligne 2, il a trouvé “le calme” et le salaire attendu. 1900 euros net en début de carrière, 2600 après 10 ans de bons et loyaux services. Avec du recul, son constat est bien plus amer: “Je pensais que ce serait beaucoup plus intéressant. C’est répétitif. C’est fou comme l’ennui s’installe vite!”. Les métros en conduite automatique laissent aux conducteurs  un champ d’action très restreint. A peine leur faut-il appuyer sur un bouton pour ouvrir puis fermer les portes aux voyageurs.

Alors quand on lui demande s’il se voit toujours conducteur de métro à la fin de sa carrière, Philippe répond: “hors de question!”. Las de Paris, le trentenaire veut monter son business et “changer de fuseau horaire!”.

Juliette Coulais et Apolline Guillerot-Malick

* Les prénoms ont été modifiés.

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