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Au Père Lachaise, Anne Hidalgo commémore les 80 ans de la retirada espagnole

La maire franco-espagnole de Paris était présente ce matin à la cérémonie d’hommage rendue au cimetière du Père Lachaise. Il y a 80 ans, en février 1939, un demi-million de républicains espagnols étaient contraints de fuir le régime franquiste. Cette «retirada» sera commémorée durant toute l’année par l’Espagne et par la France, qui osent pour la première fois affronter ces pages noires de leur histoire commune. La capitale française fut un point d’ancrage essentiel pour les républicains espagnols exilés et leurs familles.

Une ville dans la ville. Loin de l’agitation parisienne de ces samedis jaunes, le cimetière du Père Lachaise (XXe) est un des lieux les plus retirés de la capitale. Il était pourtant bien ce samedi matin le centre d’un moment d’Histoire. 2019 marque les 80 ans d’un événement tragique souvent méconnu du grand public: l’exil des républicains espagnols en France. En Espagne, on l’appelle la retirada, la retraite, car il s’agit bien là d’une défaite militaire. À l’hiver 1939, après trois ans de guerre civile d’une rare violence (1936-39), les troupes nationalistes du général Franco gagnent la Catalogne, et prennent sa capitale, Barcelone. Le 26 janvier, leur arrivée oblige près de 500 000 partisans de la République espagnole à fuir. Ils rejoignent en France les 150 000 espagnols exilés durant la guerre civile.

Anne Hidalgo, a tenu à rendre hommage au courage des exilés républicains espagnols. La maire socialiste de Paris, qui possède également la nationalité espagnole, en a profité pour insister sur le risque de l’oubli. © N.C.

Pour l’occasion, la maire de Paris s’est rendue à la cérémonie, marquant le début d’une série de commémorations, de conférences et de rassemblements à venir jusqu’à la fin de l’année. Parmi la foule réunie au Père Lachaise sous un soleil voilé, beaucoup de personnes âgées, chacun porte une écharpe rouge. Aujourd’hui, ce sont eux les enfants, les petits-enfants d’exilés espagnols. Ils ont fait le chemin pour se souvenir. Peu avant onze heures, le cortège part de la 88e division. À l’avant se côtoient les drapeaux de la France, de la Seconde République espagnole, et de la CNT, syndicat fondé entre autres par des militants espagnols en exil. Peu de temps après avoir dépassé les tombes de Paul Éluard et de Maurice Thorez, la centaine de personnes ralentit, et s’arrête bientôt devant le monument de la Fédération espagnole des déportés et internés politiques. Frédérique Calendra, maire du XXe arrondissement, est la première à la tribune. Elle se félicite d’une «cérémonie peu commune à Paris, mais d’une grande importance, et qui fait honneur à notre ville comme à notre pays». Et ne tarde pas à rentrer dans le vif du sujet, «les résonances de l’Histoire», en abordant d’emblée la culpabilité du gouvernement français de l’époque, justifiant que «demain c’est l’Histoire qui nous regardera».

Un point repris par Véronique Salou, présidente de l’association 24 août 1944, qui relie la retirada à «l’accueil parfois indigne de 500 000 républicains espagnols par la France de 1939». Elle finira par réclamer un geste de la part du gouvernement espagnol, présent par l’intermédiaire de Cristina Latorre Sancho, sous-secrétaire du Ministère de la Justice et Présidente de la Commission interministérielle pour la Commémoration du 80e anniversaire de l’exil républicain espagnol. Avant de reconnaître: «Le chemin de la vérité est finalement très difficile.»

«Je m’appelle Claude Garcia, et je suis fils de terroriste»

La cérémonie a réunit une centaine de personnes, venues se souvenir et déposer des gerbes au pied du Monument aux Espagnols morts pour la Liberté © N.C.

Entrecoupée d’hommages en musique, la cérémonie voit parfois quelques poings se lever, observe des silences émus, et fait couler quelques larmes. Beaucoup, parmi les plus anciens, ont préféré ne pas venir. «Une manière de se préserver», selon Olivier, 58 ans, dont les parents aujourd’hui nonagénaires, faisaient partie, enfants, de cette vague migratoire de 1939. Il avoue «penser tous les jours» à cette période, vécue comme un traumatisme par toute sa famille, qui a «longtemps vécu dans l’oubli». «Être fils de républicain espagnol, c’est un peu comme être fils de déporté juif», confie-t-il avant de conclure: «Moi, je ne suis pas pour la gloriole, mais pour la justice dans la mémoire.»

Pour son père comme pour les autres, l’exil ne fut pas le plus difficile à vivre. Car une fois arrivé en France, qu’on leur présentait comme le pays des droits de l’Homme, les réfugies espagnols connaissaient bientôt deux grandes désillusions. La première, quand les conditions de transports se rapprochèrent de celles que rencontreront plus tard les déportés de la Seconde Guerre mondiale. Le seconde, enfin, quand, arrivés en France, ils furent mis de côté. Pire, les camps d’accueil qui leurs étaient destinés se transformèrent rapidement en camps d’internement, dont les deux principaux, à Bram et à Argelès, alors qu’ils étaient encore perçus comme une menace révolutionnaire. Pour d’autres, la cruauté n’en restera pas là, et la France de Vichy les livrera aux S.S. pour les faire déporter aux côtés des autres parias de l’époque : juifs, opposants politiques, Tziganes et homosexuels. 

Selon Fernando Martinez Lopez, directeur général de la Memoria Historica, les gouvernements espagnols qui ont succédé au franquisme (1936-1975) n’ont pas assez fait contre l’oubli de la retirada. © N.C.

Claude Garcia connaît bien cette histoire. Il ironise, amèrement, lorsqu’il arrive sur l’estrade en se présentant comme un «fils de terroriste». Le «terroriste» en question n’est autre qu’Antonio Garcia, photographe et membre de l’armée républicaine, déporté peu de temps après son arrivée en France, dans le camp de Mauthausen, situé dans l’Autriche alors annexée par l’Allemagne nazie. Lui a survécu, et a pu témoigner contre la barbarie, armé de son appareil photo. «C’était peu, et c’était beaucoup». Le discours de Claude Garcia est d’autant plus profond qu’il est le plus sobre. «Aujourd’hui, je ne suis qu’un anonyme, un invisible, et je suis en colère.» Car contrairement à son père, 5 000 républicains espagnols trouvèrent la mort à Mauthausen, de même que 10 000 Français sur les 320 000 prisonniers.

Lutter contre l’oubli institutionnalisé

Ivan Larroy, représentant de l’association MHRE89 (Mémoire, Histoire des Républicains Espagnols de l’Yonne) et Fernando Martinez Lopez, directeur général de la Memoria Historica, l’affirment: «L’exil des républicains fut notre holocauste.» Ils saluent les efforts des justices espagnole et française, qui effectuent selon eux un «pas vers la vérité», et soulignent l’importance d’un soutien du gouvernement espagnol qui «décide pour la première fois de rendre hommage à la retirada, pour faire sortir de l’oubli ceux qui, en incarnant les valeurs républicaines, représentaient le meilleur visage de l’Espagne».

Fernando Martinez Lopez, directeur général de la Memoria Historica, accompagnait pour l’occasion et pour la première une représente du gouvernement espagnol, en la personne de Cristina Latorre Sancho, sous-secrétaire du Ministère de la Justice et Présidente de la Commission interministérielle pour la Commémoration du 80e anniversaire de l’exil républicain espagnol © N.C.

Après des remerciements en espagnol, Anne Hidalgo conclut en français la cérémonie. «On est tous là, donc ils ont gagné», affirme-t-elle à propos du combat des exilés, dont sa famille, espagnole, ne fera pas partie, du moins en 1939. «Mon père avait 9 ans à cette époque. Aujourd’hui, la réconciliation n’est pas le mot. Ce qui convient, c’est de connaître, de savoir ce qui s’est passé, dans un temps où la République et la démocratie sont toujours fragiles». Et de préciser l’importance de la ville de Paris pour les républicains espagnols des années 1930. «Paris a joué un rôle majeur, y compris pour beaucoup des artistes exilés espagnols. Les républicains fondaient leur action révolutionnaire sur la culture et sur l’éducation, et l’art était devenu une forme importante de contestation», sans oublier de citer les œuvres musicales tirées des camps, et les peintures de Picasso durant la guerre civile, «intemporelles». Paris doit aussi et surtout une partie de sa survie en 1944 aux militaires antifascistes espagnols, «la Nueve», célébrée ici chaque année par l’importante communauté ibérique.

Après la présentation des gerbes et le recueillement, le soleil se manifeste, comme un symbole, au moment où les représentants d’associations sont salués. Le collectif du 24 août 1944 anime tout le week-end une série d’animations au siège de CNT, rue des Vignoles, pour exposer des photos inédites de la retirada, et projeter le film «Le camp d’Argelès». Le début d’une année de commémoration pour ce qui constitue le premier déplacement massif et forcé de population d’Europe occidentale, alors que le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, se rendra le 24 février prochain dans les Pyrénées-Orientales pour rendre une série d’hommages.

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